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Alfred JANNIOT

 
 
Alfred JANNIOT
d'après l'Ouvrage
 
 

"SCULPTEURS DE CE TEMPS".
de Jacques BASCHET

 

 

 
Dans Vaugirard, trois ateliers, au bout d'une allée à laquelle des plantes grimpantes apportent une fraîcheur de campagne, forment le domaine de Janniot. Toutes les portes en sont ouvertes. J'entre dans l'un deux, celui qui évidemment sert de studio.
Dans mes visites aux artistes mes premiers regards vont tout de suite aux oeuvres dont ils s'entourent. Elles créent l'atmosphère. Or chez Janniot que vois-je? Sur les tables, sur les rayons, tassées, des statuettes en terre cuite dont quelques unes n'ont pas la hauteur d'un doigt. Là tout un peuple de dieux, de demi-dieux, de muses, un Apollon doré, une Europe, une Thalie, un Eros, etc. Quel contraste avec ce que nous connaissons tous de ce maître de la sculpture monumentale! Ce ne sont certes pas ces sortes de petits tanagras que je m'attendais à trouver ici!

Janniot entre cordial, souriant. Je lui exprime mon étonnement.
- Savez-vous comment l'ai débuté dans ma carrière? En travaillant pour les bijoutiers, les joailliers. Fils d'un coiffeur, je n'étais pas riche. Il importait de vivre. Avec un copain nous faisions des dessins de bijoux que nous allions présenter rue de la Paix ou rue Royale. Nous les vendions trois francs l'un. Dans les bons jours on en plaçait trois. Chez l'un d'eux je fus mal reçu. Il s'en fallut de bien peu que je ne fusse arrêté sous prétexte que j'avais copié des modèles de la vitrine, ce qui était faux bien entendu. Mais j'ai fabriqué bien d'autres choses: des moules à gâteaux, des mannequins articulés, une carte en relief pour une grande compagnie, que sais-je! J'avais quinze ans...

Comme les artistes aiment à compter leurs débuts difficiles! Car nos grands sculpteurs sont pour la plupart des enfants de la balle. Je m'amuse de la bonne humeur avec laquelle celui-ci se remémore ses heurs de jeunesse. Elles n'ont sans doute pas été inutiles pour former un caractère, donner l'habitude du travail, le goût de l'entreprise, tous moyens si nécessaires à un artiste appelé à voir grand, à s'attaquer à de vastes surfaces.

Ces statuettes sont des projets, des maquettes réduites d'oeuvres conçues dans so esprit et qui n'ont pas toujours été réalisées, loin de là. Mais c'est un besoin chez cet imaginatif de fixer les rêves de de sa pensée. Et, quand il ne manie pas l'argile, il prend le crayon et trouve cet autre moyen d'exprimer ce qu'il y a de puissant en lui. Ces dessins dont les murs de son atelier sont pleins suffiraient à assurer la survie d'un artiste.
Janniot est pris par ses souvenirs et je n'ai qu'à l'écouter.
- A huit ans je modelais dejà avec du plâtre, du mastic. Je n'ai jamais cessé jusqu'à mon entrée à l'Ecole Bernard-Palissy laquelle préparait en réalité à l'Ecole des Beaux-Arts et où je restai deux ans. Reçu au concours de la rue Bonaparte, j'entrai dans l'atelier d'Injalbert, un brave homme, mais sans envolée. Trois ans après c'était le régiment, puis la guerre. Cela me fit sept années sous l'uniforme. C'est long! J'obtins cependant le Prix de Rome à la démobilisation, en 1919.
Comme je surprends dans son sourire un soupçon d'ironie, je lui demande si il est de ceux qui s'élèvent contre l'institution.
- Non. Si les concours de Rome n'existaient pas il faudrait les creer. Quelle aubaine pour un artiste comme moi, jusqu'alors si besogneux, de trouver la liberté de travailler quatre années sans soucis d'argent, et dans ce merveilleux décor! Le bénéfice pourrait plus grand encore de ce long contact entre sculpteurs, peintres, architectes, musiciens. Mais les pensionnaires ne profitent pas assez de cette vie en commun. DE mon temps n'étaient-ils pas surtout préoccupés de leur poker dans les réunions du soir? Oui, le Prix de Rome est nécessaire. C'est le recrutement qui est mauvais. Le concours devrait être franchement national, ouvert largement. Actuellement, en raison de la composition du jury, c'est en réalité un prix de l'Institut. Il faudrait le revivifier.
Après cette incidence Janniot revient à son heureux séjour à la Villa Médicis. Il y créera Hommage à Jean Goujon, ce groupe de trois femmes et une biche qui le lança.

C'est à son retour qu'il se tourna vers la sculpture monumentale. Bourdelle l'y poussait, le seul artiste de l'époque capable de concevoir de forts ensemble. Janniot n'a jamais travaillé avec lui et cependant il fut son véritable élève. L'influence de l'auteur du Monument à Alvéar, de l'Héraclès et du Centaure mourant fut décisive. On se rappelle l'ensemble décoratif consacré lors de l'Exposition de 1925 aux Vins de France. A Bourdelle avait été confiée la figure centrale: la Vigne. Y renonçant, le grand maître désigna Janniot. C'est encore Bourdelle qui le patronna pour la décoration murale du musée des Colonies. La richesse d'imagination de Janniot trouvait là, enfin, l'occasion de se dépenser. Tout y est plein, dense. Pas une pauvreté, le style sr dégage de l'ampleur des formes, de la solidité et de l'équilibre de la composition.
Bourdelle disait à son disciple:

"L'imagination chez vous est tellement abondante que d'une seule de vos compositions vous pourriez tirer trois ou quatre sujets."
Cette fécondité n'est-elle pas plus apparente dans les bas-reliefs presque touffus du Palais de Tokio, que de morceaux se suffisant à eux-mêmes serait-il possible d'en tirer!
 
 

 
"Tête de nymphe" (1925)
Epreuve en céramique à patine dorée.
Détail de la figure de droite du groupe "Hommage à Jean Goujon"
Non signée Haut. 45 cm

Ne nous plaignons pas de cette richesse. Elle est rare. En artiste qui voit clair, Janniot se plaint de l'indigence de la sculpture monumentale. Les jeunes ne veulent plus travailler. La grande décoration les effraie et rien dans les études ne les y prépare. On enseigne la pure plastique en négligeant presque totalement la composition. C'est un tort. L'imagination dans notre art est en sommeil. Est-ce que les Grecs n'avaient pas inventé le Centaure, le Pégase ailé? Est-ce que les Khmers ne représentaient pas des dieux à six bras? Les chapiteaux de notre moyen-âge ne fourmillaient-ils pas de démons cornus, de monstres à plusieurs têtes? Pourquoi sommes-nous si peureux dans nos conceptions? "Faculté reine", disait Maurice Denis de l'imagination. Honorer le corps divin de la femme, c'est bien. Janniot est le premier à en pratiquer le culte. Mais il y a d'autre chose...

Sa nomination récente de professeur à l'Ecole des Beaux- Arts va lui permettre de pénétrer de sa foi la jeunesse. Son programme? Introduire la vie dans la sculpture. Lutter contre la prévention qui écarte de l'art l'invention.

Si l'étude de la forme est à la base de l'enseignement (ce sera la part de Gimond, qui lui est associé dands le même atelier), il est non moins indispensable que l'esprit domine l'oeuvre d'art. Les deux professeurs dans un accord parfait, entendent pousser les jeunes à la liberté d'expression tout en respectant les traditions classiques françaises.

- Qu'on ne vienne pas me dire, appuie le maître, que la pénurie des commandes découragera d'avance nos élèves. Est-ce que nous pensions à cela nous autres? De tout temps, au régiment même, sans espoir, pour mon plaisir, je me proposais des sujets, je concevais de vastes bas-reliefs. Dès l'époque de mon apprentissage, je sculptais des mascarons sur un immeuble de l'avenue Mallakoff, partageant la besogne des "pierreux", ces ouvriers de la dure matière. Tout m'avait donc préparé aux commandes éventuelles. Et puis, que voulez-vous, je me sentais si bien fait pour la sculpture monumentale! Il faut la sentir, l'aimer de passion.
Comme nous sommes loin des minuscules maquettes que j'observais en arrivant! Elles restaient cependant un point de départ pour de grandes oeuvres. Et, la façon dont il les manie, je de vine combien elles lui sont chères. Un de ses ateliers fut soufflé en 1943 par une bombe tombée à proximité. Les statuettes éclatèrent en morceaux. Les moins blessées furent recollées avec patience et leur auteur les chérit davantage pour leur fragilité.

Les vastes compositions demandent une autre préparation: un dessin pour les grandes lignes, les volumes, suivi d'autres dessins pour les détails, à trois échelles successives. Ces mises au point terminées, c'est la réalisation par la glaise, puis par la taille de la pierre. Mais là le sculpteur n'est plus seul. Janniot avait formé une solide équipe de praticiens, tous Italiens d'ailleurs. Faute de travaux ces aides précieux abandonnent le métier. Qu'adviendra-t-il, si le jour arrive jamais des grandes conceptions?

Je sens bien, à la subite mélancolie qui voile sa belle humeur, que notre sculpteur à la nostalgie des ensembles monumentaux. Son activité ne s'arrête cependant point. En me retirant j'aperçois un groupe important, Trois jeunes filles, qui part pour la fonderie, et en traversant le troisième atelier, à peine réparé de ses dégâts, j'entrevois, ébauhé dans la glaise, le corps élancé d'une dégâts, j'entrevois, ébauché dans la glaise, le corps élancé d'une Diane, la dernière oeuvre, à laquelle Janniot travaille dans la foi.

Association Alfred Auguste JANNIOT
14 rue Saulnier 75009 Paris
Tel: 01 48 01 69 14


www.janniot.com

 

A.Janniot au Musée des Beaux-Arts de Nice en 2007