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Aristide MAILLOL

 
 
Aristide MAILLOL 
 d'après l'ouvrage
 
"SCULPTEURS DE CE TEMPS".
Jacques BASCHET
 
 
 
 Alors que triomphait le romantisme passionné de Rodin, que dans l'atelier de Meudon se préparait, sous l'ascendance du maître, une équipe nourrie d'éloquence pathétique, un artiste parut, épris de beauté classique.

   Aristide Maillol était né le 8 décembre 1861, dans le vallon de Banyuls-sur-Mer, si semblable aux courbes harmonieuses des rivages grecs et latins. Parmi les vignes et les oliviers, les cyprès méditerranéens élèvent leurs cimes aiguës dans le ciel. Sous une lumière sereine se chauffent les maisons basses aux toits roses. Dans ce décor heureux n'arrive-t-il pas au jeune Maillol de rêver à une Nausicaa jouant sur le rivage, ancêtre de ses baigneuses, ou à une Vénus surgissant des flots bleus, inspiratrice un jour de sa déesse au collier?  Tout évoque les harmonies de l'Attique. Quelle sérénité, quel équilibre propre à préparer une âme d'artiste aux rythmes des lignes !  

    On comprend qu'un jour Maillol se plaise à illustrer Virgile et qu'il accomplisse le voyage de Grèce accompagné du comte Kessler, un de ses mécènes. Nul étonnement chez lui. Il croit à peine avoir quitté ses chères rives du Roussillon.

A vingt et un ans, après ses études au lycée de Perpignan, il part pour Paris et entre dans l'atelier de Cabanel. Car il s'est destiné à la peinture.

 Des cartons de tapisserie d'Emile Bernard, avec lequel il s'est lié, lui donnent l'idée de recourir à la laine pour s'exprimer. Il se révèle un maître de la tenture, en composant des groupes de femmes drapées dans des vergers, arabesques hautes en couleur. Il ne craint pas de courir la campagne pour trouver des plantes propres à d'indélébiles teintures. Car Maillol ne fera jamais rien à moitié. Infatigable travailleur,  il ira toujours au bout de ses entreprises, en peinant. Ses tapisseries sont traitées sur métier par des jeunes filles de Banyuls, dont l'une deviendra sa femme.

   Qu'est-ce qui l'entraîna à connaître son vrai destin? Maillol a dit à l'un de ses biographes, M. Camo, non sans en sourire quelque peu sans doute: "L'idée me vint un jour de tailler une statuette dans une bille de bois qu'on m'avait donnée. Je marquai au crayon un rond pour la tête, un autre pour chaque épaule, deux pour les seins, un pour le ventre. Je travaillai sur ce canevas et j'obtins une femme qui me parut belle et dont je fus satisfait. L'inspiration était en moi. J'étais devenu sculpteur." Gageons que le feu couvait depuis longtemps. Une vocation comme celle de ce grand artiste ne se révèle pas par surprise, surtout quand toute une jeunesse s'est nourrie des harmonies plastiques.
 

On a beaucoup dit que Maillol avait créé un nouveau canon des formes, plus vivant que celui de l'art antique, générateur d'un classicisme moderne. A-t-il jamais été un doctrinaire? Ah! comme il est éloigné de toute théorie! Le lyrisme d'un Rodin ne l'a pas davantage enchainé. Maillol est un simple obéissant à son instinct, enrichi par de nombreuses années de culture.

 En parlant de l'artiste, Maurice Denis, qui l'a bien connu, ne craint pas de l'associer aux primitifs. "Comme eux il a le respect de son métier... il a l'ambition et l'honnêteté d'achever, de polir, de produire enfin l'objet d'art parfait. Il y met le temps qu'il faut: il a la probité de l'artisan d'autrefois. C'est une rareté, à notre époque d'impressionnisme et d'improvisation, que ce praticien qui dédaigne les effets de boulettes et de coups de pouce, qui ne se satisfait que lorsque son bois est bien net, sa terre lissée et que le bronze a repris sous la lime la plénitudes surfaces et l'aisance des modelés".

 Oui, Maillol fut un grand sincère. Tout l'intéressait. Ses carnets sont pleins de notes, de croquis, où il retenait la multitude des choses qui le passionnaient. Quand il ne maniait pas le ciseau, il dessinait. Observateur assidu de la nature, il était presque servile devant elle. Rien en le prouve mieux que sa fidélité à certains modèles. L'un d'eux, le plus habituel, fut sa femme même. Celle-ci s'épaissit avec l'âge, sans que le sculpteur s'en préoccupât. Comme on le félicitait un jour sur la toilette de Mme Maillol, il répliqua: - Je l'ai assez déshabillée toute sa vie pour la bien habiller aujourd'hui.

  On ne peut s'étonner de la lourdeur de beaucoup de ses œuvres. Quand il comprit que la maturité de ce corps l'éloignait de l'équilibre dont il avait rêvé il recourut à d'autres modèles, Catalanes, Espagnoles avec lesquelles il conçut la Vénus au collier, les Trois Grâces; le dernier fut une jeune Russe juive qui fut pendant l'occupation enfermée à Fresnes par les Allemands. Elle y resta huit mois. L'œuvre à laquelle Maillol travaillait dut être interrompue. Elle ne fut jamais terminée, la mort ayant emporté l'artiste, le 29 septembre 1944, à la suite d'un accident d'auto, alors qu'il allait voir Dufy. Nous reproduisons cette dernière œuvre. On y remarquera l'harmonie, la fraîcheur de ligne que lui apporta cette jeunesse.

N'est-elle pas curieuse, cette fin de carrière, alors que toute sa vie il fut épris de la plénitude des formes? Devant son oeuvre, je n'ai jamais pu m'empêcher de penser à celle de Renoir. L'un et l'autre artiste aiment la femme nourrie d'un sang généreux. Large, solide, les hanches fortes, les seins gonflés, la chair épanouie, elle respire la santé. Le sculpteur et le peintre, partis du classicisme, ont cédé à la même sensualité devant la nature, ce qui les a conduits à une semblable vision des corps, opulents, sans pudeur et gorgés de sève.
 

Maillol passait la moitié de sa vie à Banyuls, l'autre moitié, l'été, dans son atelier de Marly-le-Roi. C'était une demeure simple, dans la verdure. Le ciel, la douceur, l'architecture de l'Ile-de-France, ne pouvaient manquer d'agir sur un artiste sensible à tous les accents de la beauté. La nymphe allongée du monument de Cézanne n'est-elle pas digne, dans sa souplesse, du décor de Versailles? Il serait vain de vouloir nier les influences diverses qui au cours des expériences d'une longue carrière ont façonné cet art. Ce sera mieux concevoir la complexité d'une oeuvre qui s'étend sur plus de cinquante ans et comprend les monuments aux Morts d'Elne, de Céret, de Port-Vendres, ceux de Blanqui à Puget-Théniers, de Debussy à Saint-Germain-en-Laye, les compositions comme le Désir et toutes les nudités, la Nuit, Flore, Pomone, Baigneuses, la Vénus au collier, les Trois Gr$aces, issues à la fois du culte antique et de l'amour de la nature. Ne cherchons pas de pensée dans cette œuvre. Il ne faut pas voir en l'artiste un rénovateur volontaire. C'est en redonnant une vie riche à la forme qu'il a ouvert à la statuaire des voies nouvelles.

  

"La rivière" 1938
Aristide Maillol / MoMa / NYC
(Photo Caroline Robert - Juillet 2014)