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Charles DESPIAU

 
 
Charles DESPIAU
d'après l'Ouvrage
 
"SCULPTEURS DE CE TEMPS".
de Jacques BASCHET
 
 
Un regard perçant, abrité par une arcade sourcilière saillante, c'est ce qui frappe dès qu'on approche Despiau. La vie est là, dans ce regard habitué à regardé le mystère des visages. L'homme est de petite taille, mince, sec, nerveux. Son accueil est réservé. Ses amis le disent timide. Je crois surtout qu'il se méfie des importuns qui menacent sa solitude méditative dans le modeste petit hôtel où je suis venu le voir perdu dans une rue silencieuse quelque part près de la Cité universitaire.
Mais il suffit de parler de son oeuvre pour qu'il s'anime. Ses yeux se sont portés vers les bustes qui l'entourent, vers cette humanité qu'il a créée et dont il connaît tous les secrets. Son observation aiguë continue à les fouiller. Je ne serais pas étonné qu'il eût des regrets à se séparer d'eux.

Ce n'est pas un plâtre, un marbre, un bronze qui est devant lui, mais un être qui vit. Derrière ce front il y a de la pensée, ces yeux voient, un caractère s'exprime. Despiau s'approche, regarde son oeuvre, tourne autour d'elle, l'observe de côté, d'en bas, la fait pivoter sur la stèle, cherchant les jeux de la lumière. Il aime, oui, vraiment. Sous son regard la matière prend un âme.
  Son doigt me désigne un modelé.
  - Je n'ai pas trouvé du premier coup. C'est un rien, une nuance. Et cela manquait à la personnalité du modèle.
  Il va me le prouver. Du fond de l'atelier il apporte un plâtre qu'il place à côté du buste. C'est le premier moulage oéré sur la glaise. Certains défauts lui sont apparus. Alors il a retouché la glaise, ou quelquefois le plâtre même. Puis un autre moulage de la glaise ou un surmoulage du plâtre à été exécuté, sur lequel sa longue et pénétrante observation s'est exercée. Une retouche encore a nécessité parfois une nouvelle épreuve, la bonne. Je vois successivement une vie s'intensifier, se manifester en profondeur.
  - Ce n'est pas encore cela, me dit-il, et il penche en avant, imperceptiblement, le denier plâtre. Regardez, ce n'est plus la même figure; l'aplomb n'y était pas. La lumière joue d'une façon nouvelle. Le port de la tête est autre.En inclinant son visage la femme est devenue plus pensive et livre mieux ses confidences.
  - On ne s'attache jamais assez à chercher les aplombs.
  Chez Rodin, ils sont toujours merveilleux...
 
Je n'ai plus devant moi l'homme méfiant à mon égard. Ma compréhension lui a donné confiance Je trouve maintenant un volontaire , sachant ce qu'il veut, m'imposant ses décisions au sujet de sa participation au présent ouvrage avec une assurance éloignée de toute timidité. Le succès chez lui à été long à venir. Eclatant aujourd'hui, il l'accepte, familiarisé avec sa valeur.
 
Ce succès il ne l'a jamais cherché. Sa carrière est un bel exemple de noblesse, de désintéressement. Son art seul a compté. Il naît le 4 novembre 1874 à Mont-de-Marsan. Son premier Maître est le Conservateur du musée, sculpteur lui-même. A dix-sept ans il quitte sa ville natale, cette maison du quai Méchin é laquelle il restera toujours attaché, pour venir à Paris nanti d'une modique bourse. Il n'aura pas d'autre ressources. Son père est plâtrier, comme son grand-père. Le jeune artiste passe par l'école des Arts décoratifs, puis par l'école des Beaux-Arts, où l'accueille l'atelier de Barrias. Nous verrons que cette formation est celle de beaucoup d'autres sculpteurs. Ces études sont sans histoire, mais elles apprennent un métier.
 
Les premières oeuvres de Despiau furent des bustes exposés au Salon des Artistes français, puis à la Société nationale des Beaux-Arts. Ce n'était pas par vocation qu'il se voulait l'observateur de la figure, non, mais simplement parce, que, dans sa pauvreté, il ne pouvait s'offrir que des modèles bénévoles pris parmi ses familiers. Que d'artistes ont débutés ainsi!
 
Sa première oeuvre remarquée fut la petite Fille des Landes. exposée à la Société nationale des Beaux-Arts en 1904. Paulette suivit de peu et attira l'attention de Rodin. Celui-ci à l'affût des jeunes talents, l'appela comme praticien. J'ai ai déjà dit quel animateur fut pour cette jeunesse le maître de Meudon. Quelle empreinte son art a laissée sur l' oeuvre de tous ces adeptes! Seul peut-être parmi eux Despiau souffrit de supporter des exigences véhémentes qui s'accordaient mal avec son tempérament de méditatif. Il retourna à sa solitude. Et cependant il était sans ressources. Voici ce que nous dit à propos de ses heures difficiles son biographe, M.Deshairs: "A des travaux de sculpture où sa liberté n'eût pas été entière, il préférait à l'occasion le franc esclavage d'une humble besogne sans rapport avec son art: pendant plusieurs années aux Batignolles, il coloria des cartes postales au tarif de 1 fr.25 à 3 fr.50 le cent pour un éditeur bien connu du boulevard Sébastopol. J'ajoute, pour être précis, qu'il avait acquis une dextérité remarquable dans l'enluminure de certains de danseurs: l'homme, en noir, la femme, en rose et or." Quel exemple de volonté!
 
Car c'est à ces sacrifices qu'il devait de pouvoir continuer à animer la glaise. Le succès de ses premiers bustes lui a amené la commande d'autres bustes. C'est la vie qui souvent nous conduit. Elle a glorieusement dirigé le destin de notre sculpteur. Son Athlète assis, son Monument aux Morts de Mont-de-Marsan en font foi. Mais son art subtil conçoit mal un sujet. Le buste reste le domaine où règne une observation de devin.
 
Sous la conduite de l'artiste je passe de nouveau devant chaque visage. Comme chacun d'eux m' apparaît différent de celui de tout à l'heure! Sont-ce les révélations du créateur qui m'ont éclairé? Le jour qui baisse a-t-il transformé l'éclairage? Les volumes, les rapports se sont-ils modifiés à mes yeux. Despiau, le chercheur, ne se contente pas de la ressemblance à un heure donnée. Le visage finit par refléter les multiples expressions de la vie. Des nuances. Par quel sortilège se révèle la couleur des yeux?
 
D'aucuns trouveront que l' oeuvre manque d'accent. Tout est mesuré, sans effet, sans recherche décorative. Autrefois l'échancrure d'un vêtement paraissait à la naissance du cou. C'était du superflu. Non, la simplicité nue concentre aujourd'hui l'émotion. Despiau va toujours le plus loin possible.
 
Comme j'allais me retirer j'aperçus l'Apollon auquel il travaille depuis 1936. C'es tla réduction d'une oeuvre qui doit mesurer 5 mètres et est destiné à remplacer la France de Bourdelle dans la cour du Palais de Tokio. C'est le dernier projet me dit le sculpteur, et il me désigne quatre ou cinq plâtres du dieu avec de menues variantes; c'est un bras qui se lève, une main qui s'ouvre dans un geste d'accueil. La pensée de l'auteur s'est développée peu à peu. Imperceptiblement, la vie s'est emparée de ce corps, d'abord statique. Et Despiau n'est pas au bout de son effort.
  - Jusqu'ici je n'ai voulu accepter aucune rémunération de l'Etat. Je tiens à garder ma liberté jusqu'au bout...
  A-t-on jamais poussé plus loin la recherche du définitif?

Charles Despiau
"Assia"

(1937)
Bronze
185 x 55 x 43 cm
Signé et cacheté en bas à droite sur la terrasse - cacheté à l'arrière sur la plinthe
Inscription : C. Despiau
Tirage : Alexis Rudier, Fondeur, Paris
Attribution par l'Office des Biens Privés (1951)
Numéro d'inventaire