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Léon DRIVIER

 
 
Léon DRIVIER
d'après l'Ouvrage
 
"SCULPTEURS DE CE TEMPS".
de Jacques BASCHET
 

 
Je ne savais pas que dans des quartiers actifs de Paris il existât encore des îlots aussi provinciaux. Mes visites chez les sculpteurs me l'ont appris. je me rends aujourd'hui à l'atelier de Drivier. La rue Blottière longe un haut mur noir derrière lequel passent en sifflant les trains de la ligne de l'Etat. La chaussée cahoteuse est faite de cailloux.  De gros pavés défoncés forment tant bien que mal un trottoir. Au milieu de masures jaunies par le temps, telles que les aime Utrillo, s'incruste une modeste grille. Pas de sonnette. Je tourne le bouton, traverse une étroite courette encombrée de plantes vertes, trouve une porte, frappe, et, comme nul ne répond, j'entre. Je suis dans un vaste atelier clair, où la lumière tombe d'aplomb par le toit vitré. Un musée. Les figures, les groupes, les bustes de marbre, de bronze, de plâtre se touchent presque. C'est toute l'oeuvre d'un artiste, grande oeuvre qui semble là en réserve pour la postérité. Le silence la rend plus impressionnante encore. Mais je veux être exact au rendez-vous et gagne une autre pièce, second atelier, meublé celui-là, où sur un divan m'attend le maître.

L'homme est mince, presque fluet. Il me dira tout à l'heure qu'il fut toujours assez fragile, ce qui l'incita à une vie sage, ordonnée, sans excès. Cet aspect contraste curieusement avec l'ampleur, la densité de l'oeuvre. L'accueil est sans façon, familier.
- Vous allez me torturer, dit-il avec crainte.
- Non, parlons de votre art, simplement.

Interrogé sur sa formation, ses débuts, il commence doucement, à mi-voix, pris tout de suite par ses souvenirs de jeunesse. Il est né à Grenoble, le 22 octobre 1872. Son père, un ouvrier gantier, était un de ces artisans intelligents, fins, attirés vers la culture, comme il y en a tant chez nous. A son fils il ne manquait jamais d'ouvrir l'esprit sur les beautés de la nature, sur l'art. Il trouvait un sujet préparé à comprendre. A treize ans le jeune Drivier ne cesse de crayonner, passionné déjà. Ses ébauches ont, il faut croire, assez de tenue pour qu'il les échange à l'école avec des crayons, des plumes, dont il fait grande consommation.

Un jour, en classe, alors qu'il déroule derrière le dos d'un camarade son rouleau de croquis, le professeur surprend son manège.
- Drivier! apportez-moi les papiers que vous cachez.

- Ca y est, je suis bon!... pense notre écolier. Le professeur regarde l'un après l'autre les dessins. Puis, le paquet sous le bras, quitte la classe. Une demi-heure après il revient en compagnie du directeur. L'enfant blêmit. C'est pour lui le renvoi.
- Vous direz à votre père de venir me voir demain.
Cela le confirme dans la pensée qu'il est perdu.
Il hésite à rentrer chez lui. La peur ne le quitte plus. Quelles idées peuvent alors passer dans un jeune cerveau?
Le lendemain son père l'appelle.
- Mon petit...
Drivier respire. Il sait déjà, grâce à ce mot où s'émeut une tendresse, que son père ne lui en veut pas. Son coeur se fond.
- Mon petit, le directeur m'a dit que tu étais magnifiquement doué. Tu dois cultiver tes dons.
Il fallait entendre le grand sculpteur, le regard perdu dans le passé, évoquer ce jour mémorable où se décidait sa carrière.
Il travaille de midi à 2 heures. Le soir il suit les cours de dessin de la ville et son autorité est telle qu'il remporte tous les prix.
Son professeur obtient pour lui de la municipalité une pension annuelle de 1.200 francs. Le voici à Paris. C'est avec cette somme qu'il lui faudra vivre. Il se présente à Barrias, à l'Ecole des Beaux-arts. L'accueil est froid, Barrias a beaucoup d'élèves dans son atelier et il hésite à prendre cet inconnu.
- Bah! essayons tout de même.
Le mercredi suivant, jour de la correction, Barrias passe devant l'étude du débutant. Il la regarde en silence, puis prononce ces simples mots qui en disaient long.
- Ca va bien. Continuez...
Drivier ne continuera pas longtemps. Cette discipline artistique le gêne. Il prendra sa liberté.
Un jour, en bavardant avec son petit modèle à peine sortie de l'enfance, il confie son regret de ne pas connaître Rodin.
- Pourquoi n'allez-vous pas le voir? Il ne faut pas avoir peur. J'ai posé pour lui. Voulez-vous que je vous présente dimanche?
Elle a seize ans. Il peut en avoir vingt-quatre. Les voici partis vers la demeure du glorieux artiste. Il a emporté des photographies de ses travaux. Le maître majestueux à la longue barbe regarde en silence les épreuves, puis subitement:
- Ca va. Venez travailler demain.
Le lendemain il est mis en présence de marbres qu'il doit finir. Et ce fut ainsi des années. Jusqu'au jour où la brouille survint à propos d'une oeuvre que Drivier devait exécuter dans son propre atelier. Quand elle fut apportée à Rodin, celui-ci s'écria:
- Vous avez tué mon marbre! Il n'y a plus rien à faire...
L'oeuvre figure aujourd'hui à l'hôtel Biron, sous la signature du grand sculpteur.
La rupture ne dura pas longtemps. C'est au Salon d'Automne qu'eut lieu la rencontre entre les deux collaborateurs, devant l'Homme qui chante, une statue de Drivier commandée par un Argentin et qui figure dans un parc de Buenos Ayres.
- Ah! c'est vous! s'exclama Rodin. Vous avez fait là une très belle chose...
Un serrement de mains rescella l'amitié.
 
Drivier reconnaît que son maître lui apprit beaucoup. Les Grecs l'avaient enthousiasmé, mais il n'y avait pas désaccord avec Rodin. Ce qui l'a sauvé de l'imitation, c'est d'avoir toujours observé la nature. S'il a appris à sculpter devant le Démosthène du Louvre, à travers lui il regardait la vie. Il sait bien que c'est assez subtil, ce qu'il veut m'exprimer, mais tout son art est là, et il faut que je comprenne. Il a tant étudié la nature pour l'insérer vivante dans son oeuvre qu'il la sait comme par coeur, "qu'il l'a dans le ventre", pour reprendre son expression. Il la découvre dans les formes épurées des antiques comme amplifiées dans les bronzes ou les marbres de Rodin. Pour lui, si elle reste son guide, il ne la suit jamais servilement. Sa mémoire lui fournit toutes les ressources de la beauté. Il est fréquent que dans une statue le torse, le bassin soient inspirés de deux modèles ou de deux souvenirs. Son observation s'exerce jusque dans la rue. Son regard perçant déshabille l'athlète rencontré comme la femme parfaite qui passe. C'est une richesse de plus pour cette mémoire si exercée.

Tandis qu'il me parle ainsi, je ne puis m'empêcher d'admirer devant moi la perfection de ce merveilleux torse de femme que je croirais sorti des galeries du Louvre, où il faut souhaiter qu'il rentre un jour. Drivier suit mon regard.
- Vous l'aimez, je vois, ce torse. Il m'a gâté bien des jours. Je venais de le terminer. Mais je sentais que ce n'était pas ça, sans en trouver la cause. Un ami m'engage à l'accompagner dans une visite qu'il va faire à Maillol dans les Pyrénées. Je n'aime pas abandonner mes oeuvres. Pourtant je cède. Une semaine après me voici de retour. Immédiatement la vérité me saute aux yeux. Sans hésiter, je scie ma statue au-dessous des seins, puis au bassin. Dans les deux coupures j'introduis des règles de bois, puis remplis de plâtre les deux intervalles. J'ai un cri de triomphe. Ma statue a trouvé son harmonie en gagnant 9 centimètres dans la hauteur. J'avais suivi de près la nature. C'est elle qui avait tort.

Nous nous sommes levés pour constater les blessures à peine visibles du chef-d'oeuvre. La main de l'artiste, habituée à palper la matière, passe comme amoureusement sur certains modelés de la cuisse.
- Rodin me disait:"Méfie-toi du plat. Il faut que le volume vienne en avant."
La statue que j'admirais vient de me livrer un des secrets de sa vie si émouvante.
Et, tandis que je traverse de nouveau le vaste musée, il me semble que j'ai mieux saisi les grandes lois de cet art.