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Parayre

Henry PARAYRE

Toulouse 1879 – Conques-en-Rouergue 1970
Par Laurent FAU (Petit-Fils de l'Artiste)

 

Après la première guerre mondiale, le sculpteur toulousain Henri Parayre,  pseudonyme d'Henry Ernest Anaclet, découvre Conques et tombe sous le charme de ce village médiéval, haut-lieu de la sculpture romane. Il y séjourne en famille durant ses congés avant de s'y installer définitivement pour sa retraite en 1942. Elu maire en 1945, il se consacre à la commune de Conques jusqu'en 1953, tout en poursuivant son activité artistique. Il réalise alors le monument des victimes de la Résistance aveyronnaise à Sainte-Radegonde et le musée Denys-Puech de Rodez s'enrichit de plusieurs de ses œuvres (1).

L'ENFANCE ET LES ANNÉES DE FORMATION.

 Henri Parayre, pseudonyme d'Henry Ernest Anaclet, est né le 9 juillet 1879 à Toulouse. Il est issu d'un milieu très modeste, d'un père inconnu et d'une mère, femme de chambre dans un château de la région toulousaine, qui meurt de la tuberculose alors qu'il n'a pas trois ans. Ce sont les grands-parents qui recueillent l'enfant de leur fille unique. Son grand-père, Hugues Parayre, menuisier en siège, est installé allées des Zéphyrs à Toulouse. L'enfance d'Henri se passe dans l'atelier familial où il s'amuse, comme tout enfant de son âge, à assembler et à sculpter les chutes de bois. Il fait partie des premières générations bénéficiant des lois scolaires de Jules Ferry et obtient ainsi, à l'âge de treize ans, le certificat d'études primaires, classé premier du canton sud de Toulouse ex-aequo avec son camarade Ducuing (futur professeur à la faculté de Médecine). En grandissant, de plus en plus habile de ses mains, il aide son grand-père et devient apprenti dans l'entreprise familiale. Devant la facilité avec laquelle leur petit-fils apprend le métier et, surtout, devant son caractère créatif et curieux, les grands-parents l'inscrivent en 1892 aux cours du soir de l'Ecole des Beaux Arts de Toulouse (2).

Nous voyons que, dans la première décennie de sa vie, l'artiste évolue dans un milieu peu fortuné mais le mettant d'emblée au contact de la taille du bois. Il faut, à cet égard, souligner l'importance de ce type d'éducation puisque de nombreux sculpteurs comme Abbal, Bernard, Bourdelle ou Wlérick ont grandi dans l'atelier familial d'ébénisterie ou de taille de pierre. Cette génération a souvent béné-ficié d'un long apprentissage et d'une connaissance parfaite des métiers paternels avant de se risquer à la création. Cet amour du travail, cette connaissance de la technique et ce regard d'artisan suivront Parayre toute sa vie, au point que la critique le lui reprochera parfois.
Autre fait important, Parayre fait partie de ces nombreux artistes originaires du Sud-Ouest de la France. Une longue tradition de sculpture est présente dans cette région et le prestigieux héritage artistique qu'ont pu constituer des Lucas, des Falguière et Denys Puech a influencé les jeunes artistes nés à la fin du siècle dernier. Qu'elle soit positive ou négative, la réaction des nouvelles générations face à ce passé chargé de références a pu être bénéfique pour la sculpture toulousaine. Cette identité régionale sera d/ailleurs un des aspects primordiaux de la vie artistique de Parayre et de celle de ses collègues.

A partir de 1892, Henry Parayre étudie à l'Ecole des Beaux-Arts de Toulouse et ce jusqu'à l'âge de vingt ans. Il devient un excellent élève qui collectionne les prix (3). Il y rencontre Poisson et Abbal, ses aînés d'une génération.

C’est dans cette école qu'il va s'enrichir de précieux conseils et surtout de cours remarquables, notamment ceux dispensés par Jean Rivière (1853-1922). Celui-ci, en enseignant la sculpture décorative, eut une énorme influence sur Parayre ainsi que sur de nombreuses générations d'élèves. Il encourage en particulier les arts décoratifs ainsi que la pluridisciplinarité des arts, chaque élève devant être capable de pratiquer autant le dessin et la sculpture que la poterie et l'ébénisterie. Ce type d'enseignement aura des conséquences évidentes dans la vie artistique de Parayre.

Plus tard, ce dernier continue à fréquenter autant les artistes décorateurs tels que Alet, Arbus ou Saint-Saëns que les peintres sculpteurs tels que Marcel-Lenoir, Desnoyer, Vivent ou Guénot.


L’EXPERIENCE PARISIENNE.

La mort de son grand-père au mois de mars 1900, six ans après celle de sa grand-mère, le laisse sans attache familiale, lorsqu'il termine ses brillantes études à l’Ecole des Beaux-Arts.

Il décide alors de poursuivre sa formation Paris, étape quasiment obligatoire pour tout jeune artiste voulant réussir dans sa discipline. Ses très bons résultats à l'école toulousaine lui permettent de rentrer dans l'atelier de Paul Dubois, membre de l'Institut et directeur de l'Ecole nationale des Beaux-Arts. Cet artiste fait partie avec les sculpteurs Chapu ou Falguière du groupe des Florentins, ainsi dénommés car ils s'inspirent des Toscans du Quattrocento, de Donatello en particulier, beaucoup plus que de l'Antiquité gréco-romaine. Paul Dubois atteint la célébrité grâce, en particulier, à ses bustes tels ceux de Louis Pasteur ou du peintre Bonnat.

Parayre suivra ses cours assidûment et apprendra beaucoup auprès de lui, en particulier dans la technique et le goût du portrait Qu'il conservera tout au long de sa carrière. Sa Tète florentine exposée en 1922 rend hommage à l'enseignement de Dubois et à son style élégant inspiré par la Renaissance italienne.

Une fois dans la capitale, il lui faut gagner sa vie. Il travaille quelque temps pour le compte de fabricants de meubles (4) et il réus-sit à se faire embaucher pour participer à la décoration sculptée du Grand Palais des Beaux-Arts dont la construction s'achevait (5). Dans le cadre de l'Exposition universelle de 1900, ce vaste bâtiment s'ap-prêtait à abriter deux expositions: la Centennale, une rétrospective réunissant les principaux artistes français du XIX. siècle, de 1800 à 1889, et la Décennale consacrée plus spécialement à la création artistique de ces dix années.

Dans sa section sculpture, la Décennale ne réunit pas moins de 640 œuvres, réparties entre 336 artistes. Bien peu d'entre eux, à vrai dire, devaient léguer leur nom à la postérité. Mais pour le sculpteur débutant Parayre, l'exposition était une occasion unique, celle d'avoir sous les yeux un panorama à peu près complet de la sculpture française "fin de siècle", avec ses tendances et sa diversité.

Dans les salles du Grand Palais, il retrouva d'abord son maître Paul Dubois, le chef de file des Florentins. Mais alors les préférences du public allaient plutôt vers les néo-baroques. Certes, les torsions du corps féminin ou l'envol des draperies propres au prix de Rome Denys Puech, à Louis-Ernest Barrias ou à de Saint-Marceaux n'influencèrent guère le jeune Parayre, pas plus d'ailleurs que l'emphase patriotique ou historique d'un Antonin Mercié, du groupe des Toulousains. En revanche, en sculptant par la suite des statuettes comme Femme de pêcheur, il gardait sans doute en mémoire les œuvres d'Alexandre Charpentier ou de Dalou, les tenants du réalisme social introduit par le Belge Constantin Meunier, désireux de suivre en sculpture le naturalisme d'un Courbet.

Mais le jeune provincial s'adapte mal à la capitale et ne fréquente guère les cercles artistiques et intellectuels. Ses visites privilégiées sont les musées parisiens et en particulier le Louvre. Le mal du pays le pousse dès 1904 à retourner vers sa région d'origine.

 

 "La Jeunesse"

- 1923 -

Cachet de fondeur R. Carvillani

voir thèse de Laurent Fau

(Arrière petit-fils de l'Artiste)

sous le n° 58


LE RETOUR AU PAYS ET L'ENGAGEMENT DANS LA VIE ARTISTIQUE.


En 1905, il part à Béziers où il vient d'épouser Jeanne Duprat dont, il aura son unique enfant - Elisabeth - la même année. Il travaille alors chez son beau-père, entrepreneur en monuments funéraires pour lequel il sculpte bustes et bas-reliefs destinés à prendre place sur les caveaux. Le cimetière vieux de la ville conserve encore plu. sieurs de ses œuvres.

La même année, il devient professeur de dessin et de modelage à l’école de commerce de Béziers. 161. Parayre va alors se découvrir ne véritable passion pour l'enseignement et le désir de transmettre son savoir l'accompagnera désormais toute sa vie.

Il retourne à Toulouse en 19007, définitivement cette fois jusqu’à l’année de sa retraite, en 1942. Son ancien professeur Rivière lui propose un poste de contremaître à l'atelier des Arts du bois de l'Ecole des Beaux-Arts. Celui-ci fonctionne dès lors comme une école d'apprentissage et, à la mort de Rivière en 1922, Parayre lui succède à la direction de l'atelier.

Pour Parayre, la régénération des arts décoratifs passe d'abord par celle de l'apprentissage. Cette nouvelle fonction ainsi que son expérience personnelle lui permettant d’en parler avec compétence. Il se lance alors dans une série d'initiatives liées à des projets industriels concernant les arts décoratifs. En 1910, il publie une plaquette intitulée La crise de l’apprentissage fort bien documentée (7). Elle vient s'inscrire dans la préparation du Congrès annuel de l'Union provinciale des Arts décoratifs qui, après Munich et Nancy, est organisée cette année-là à Toulouse par la Société des Artistes Méridionaux (8). Parayre y préconise une série de mesures pour améliorer la formation des jeunes apprentis et permettre ainsi d'arrêter « le mouvement décadent de nos industries d'art ».

Ses publications, accompagnées parfois de conférences, sont très appréciées. Elles le font désigner en 1917 par le préfet de la Haute-Garonne comme rapporteur général du comité des Arts appliqués de la région de Toulouse, chargé de répondre à l'enquête nationale lancée par le sous-secrétaire d'Etat aux Beaux-Arts. En pleine guerre, il s'agit de définir pour l'avenir les moyens destinés à "combattre efficacement la concurrence des produits ennemis (c'est-à-dire allemands et autrichiens) à caractère artistique" (9).

Il concrétise cette démarche, dès 1914, en travaillant avec les faïenceries de Martres-Tolosane, où on lui demande de créer de nouveaux modèles mieux adaptés aux goûts du jour, ceci afin de relancer une industrie en perte de vitesse (10). L'engouement escompté n'est malheureusement pas au rendez-vous et cette activité ne dure que quelques années.

Parayre n'est pas pour autant découragé puisqu'en 1918 il prend la responsabilité d'une usine de meubles située à Lalande près de Toulouse, travaillant pour le compte des Galeries Lafayette de Paris.

Cette démarche est intimement liée à la formation qu'il dispense à l'école. L'entreprise va malheureusement fermer très vite, la production n'étant pas assez rentable.

A trente ans, alors que nombre de ses condisciples sont très impliqués dans leur démarche créative, Henry Parayre ne semble guère préoccupé par son avenir artistique. En effet, ses travaux des dix années précédentes ainsi que ses initiatives professionnelles nous font découvrir un jeune homme professeur d'art décoratif, doublé d'un créateur dans le domaine industriel, mais avec un succès modéré.

En fait, il cherche réellement sa voie à partir des années 1910 et nombreuses seront alors les pistes empruntées. Il adopte des styles d'une diversité surprenante puisqu'il va créer tour à tour ces silhouettes d'un pur style 1900, puis des bustes et des nus, classiques ou hellénistiques en marbre de Paros et, en 1908, La Pensée influencée par Rodin. Le style populaire lui permet de représenter de modestes pêcheurs ou paysans. Il devient aussi sculpteur animalier avant de se tourner vers des nus féminins plus sensuels. Il réalisera des portraits et des nus faisant référence aux arts médiéval, africain, asiatique et enfin florentin. Il s'initie quasiment à tous les styles de sculpture, ce qui correspond chez lui à une soif de découverte alimentée non pas par les voyages, mais par une recherche savante nourrie de nombreuses lectures annotées, de visites de musées et d'études artistiques sur les autres civilisations.

Curieusement, il ne participe pas à la grande "production" d'après-guerre que constituent les monuments aux morts. Il fait seulement une étude pour celui du village de Gignac, dans le département de l'Hérault, qui ne sera pas réalisée. Le fait qu'il n'ait pas été mobilisé, lors de la guerre 1914-1918, peut expliquer en partie son absence de ces chantiers, si nombreux à travers le pays (11).

1922-1923 : DEUX ANNÉES DÉCISIVES POUR L'ARTISTE.


Au moment d'évoquer ces années qui marquent un tournant dans la carrière de l'artiste, il convient de s'arrêter quelque peu sur le caractère et la personnalité de l'homme. Henry Parayre est de faible constitution, ce qui lui a valu d'être réformé et d'échapper au massacre de la première guerre mondiale. Lunettes et béret font partie intégrante du personnage, myope et chauve à la suite d'une fièvre typhoïde.

Sa peur inconsidérée de la maladie a souvent amené à son chevet les plus grands professeurs de médecine toulousains, ses amis, pour un simple rhume de cerveau... Son caractère anxieux l'a empê-ché d'entreprendre des grands voyages, il a partagé ses vacances entre la mer à Valras-Plage et son cher village de Conques. Ce n'est pas pour autant que Parayre, d'un esprit très ouvert, ne s'est pas intéressé aux choses de son temps. Ainsi, ce passionné de belles voitures achète toujours le dernier modèle. Sa riche bibliothèque voit coexister les livres d'art et les romans policiers! A la fin de sa vie, la collection Zodiaque sur l'art roman a tenu une grande place dans ses lectures.

Sa convivialité et sa générosité lui vaudront de très nombreux amis dans tous les milieux: des artistes, des universitaires tels que l'historien d'art Raymond Rey, des médecins et beaucoup d'artisans avec lesquels il aimait parler métiers. De son milieu familial très humble, il gardera toujours une grande simplicité et beaucoup de modestie.

Revenons à cette année 1922, à bien des égards décisive pour Parayre. Il est nommé professeur de dessin à l'école primaire supé-rieure Berthelot à Toulouse, puis en 1923 professeur de sculpture dans la classe d'Art industriel de l'Ecole des Beaux-Arts, ce qui entraîne sa démission de l'Atelier du bois. Enfin sa vocation pour l'enseignement le conduit à l'Ecole Normale d'instituteurs en 1931 en qualité de professeur auxiliaire de dessin.

Sur le plan artistique, Parayre trouvera finalement sa voie après huit années d'études (1892-1899), huit années de travail (1899-1907) et quinze années de recherche (1907-1922), soit une initiation de plus de trente ans à la sculpture durant laquelle il travaillera sans relâche, c'est dire la solidité et le sérieux des bases de son art. Curieusement, alors qu'il sculptait jusque-là de façon solitaire, c'est sans doute grâce à une rencontre avec un autre artiste qu'il va s'épanouir. Cette rencontre est celle d'un homme qui semble son opposé dans la vie: le peintre Marcel-Lenoir.

En effet, ce dernier, fantasque et très original, est vêtu comme un marginal. Il vit avec une balle de revolver, tirée par son ancienne maîtresse, logée à quelques centimètres du cœur (12). Le peintre est attiré par la sculpture et a pour ami Joseph Bernard qui semble avoir influencé indirectement Parayre avec son œuvre Jeunesse (fig. 2). La rencontre entre les deux hommes est déterminante et le style de Parayre en est profondément marqué: les attaches des bras vont s'épaissir, le cou aussi, l'attitude sera plus statique. Après son hommage à Paul Dubois avec Tête florentine, Parayre rend un second hommage en exécutant le buste de Marcel-Lenoir (fig. 7).

En 1922, une exposition commune aux deux artistes est organisée à Toulouse, à la Tour de Tournoër, rue Ozenne. Marcel-Lenoir y présente entre autres ses "cartons-études" pour le couronnement de la Vierge alors qu'il refusait habituellement d'exposer. Parmi les sculptures de Parayre figure pour la première fois L'offrande (fig. 1), une des œuvres les plus connues de l'artiste.

Cette période correspond à l'épanouissement et au début de la "grande" sculpture de Parayre. Son art se stabilise, même s'il n'est pas encore abouti. L'artiste a la possibilité d'exposer à Paris à la Galerie Billiet grâce à Pol Neveux, membre de l'Académie Goncourt, par l'intermédiaire de son ami compositeur Marc Lafargue (13). Il doit néanmoins acquérir, à partir du 1er juillet 1926,20 parts d'intérêts au prix de la 10 000 francs dans la société constituée par MM. Billiet et Worms. Moyennant ce concours financier, le sculpteur peut exposer et mettre en vente ses œuvres dans la galerie avec une commission de 30 %. Les statues en pierre ou bronze sont vendues en moyenne 5000 francs, 8 000 francs pour les bronzes les plus importants. Il est à noter que, lorsque l'Etat achète une œuvre, la correspondance administrative mentionne souvent que le prix demandé par l'artiste équivaut à peine à celui de la fonte du bronze. Parayre ne semble pas être mercantile et il préfère vendre à l'Etat, même à un prix insuffisant, en considérant l'intérêt de rentrer dans des collections publiques (14).

L'amitié entre Parayre et Lafargue est importante pour l'art du sculpteur car le compositeur côtoie Aristide Maillol. Ces relations influenceront Parayre qui décrit son émerveillement et la révélation que fut pour lui "La Méditerranée" vue pour la première fois à Perpignan: "... je compris pourquoi les grandes œuvres visent à l'indifférence et, par delà les embûches du pittoresque, atteignent au permanent", C'est à partir de cette base que Parayre va construire son art et plusieurs de ses œuvres feront par la suite référence à Maillol.

Il est intéressant de noter que les influences que l'on peut deviner dans certaines statues de Parayre se sont faites souvent de façon indirecte. Ce n'est pas l'artiste qui découvre seul sa référence, mais davantage un Marcel-Lenoir qui lui fait connaître Bernard, ou un Marc Lafargue qui lui parle de Maillol, références qui se retrouvent dans les deux pièces majeures de sa première production, L'offrande et Jeunesse (fig. 1 et fig. 2).

Son activité devient très importante: qu'il s'agisse du nombre d'œuvres exposées ces années-là (jusqu'à dix-sept œuvres pour l'année 1923 (15) ou des cours qu'il dispense, la somme de travail est énorme. Il est vite repéré par la critique qui, dès ses premières œuvres, est unanime en faveur de l'artiste. Ce dernier n'envisage pas pour autant de "monter" à Paris; au contraire, il prône avec plusieurs de ses amis la promotion d'un art languedocien (16),

Toutefois, il est bien présent dans la capitale grâce à ses nombreux envois à la galerie Billiet où il y rencontre un vif succès, mais aussi au Salon des Indépendants (de 1922 à 1926) et plus tard au Salon d'Automne (de 1925 à 1940, dont il devient membre en 1927).

Son sujet essentiel est le nu féminin, les nus masculins restant très rares. Son deuxième sujet favori est le portrait, par goût bien sûr, mais aussi pour des raisons matérielles puisque le portrait fait partie des commandes rémunérées les plus fréquentes. Il réalise les portraits de ses commanditaires, mais aussi de ses amis et de sa famille.

"L'offrande"

H: 39 cm
1923

LE CHEF DE FILE DE LA SCULPTURE TOULOUSAINE.


A Toulouse, il s'impose vite comme le chef de file de la sculpture et forme des élèves qui deviendront ses assistants dans les années trente, tels Monin ou Düler. Il sculpte les bois précieux: l'acajou, le bois de rose ou l'ébène. Il réserve le bronze essentiellement aux commandes, en particulier à celles de l'Etat qui l'exigent. La pierre est elle aussi employée, celle de Lens, le grès de Furnes, le marbre ou, ce qu'il apprécie plus que tout, le réemploi d'une pierre d'un monument historique. Ainsi, il sculpte avec des blocs récupérés de la cathédrale de Toulouse ou, plus tard, de l'abbatiale de Conques. Cet hommage direct à ses prédécesseurs du Moyen Age l'amuse beaucoup.

Il n'y a pas de cheminement particulier des œuvres, elles sont parfois montrées à Toulouse ou à Paris, sans qu'il y ait pour aut9nt une sélection particulière pour la capitale. Comme pour la plupart de ses confrères, certaines sculptures suivent l'artiste une partie de sa vie et sont exposées plusieurs fois, ce qui est d'ailleurs révélateur de l'importance qu'elles avaient à ses yeux. Ainsi, l'hommage à Marcel-Lenoir de 1923 sera exposé jusqu'en 1936. D'autre part, une même œuvre peut être modifiée tant dans ses dimensions que dans son matériau. Son grand succès, L'offrande est ainsi réalisé en bois, en bronze, en plomb et en pierre. Ce type de démarche reste bien sûr lié aux achats effectués à l'artiste.

Ses relations dans les années 20-30 le mettent en contact avec des artistes mais aussi avec des artisans comme le doreur Courtiade ou le photographe Albinet. Parmi les artistes, il fréquente assidûment ses anciens élèves Saint-Saëns et Arbus et ils exposent souvent ensemble meubles, tapisseries et sculptures, figur,ant ainsi parmi les meilleurs ambassadeurs toulousains à Paris ou même à l'étranger (17). Parmi les peintres, outre Marcel-Lenoir, ses amis seront Desnoyer, Brune, Cavaillès, Fages, Bouillère et Cadène; en sculpture, ses anciens élèves Monin et Duler. Puis son grand ami, le docteur Voivenel, amateur d'art et grand sportif qui fit obtenir à Parayre des commandes dans le milieu rugbystique, avec notamment le monument commémorant les victoires du Stade Toulousain en 1924 et le challenge Meyssonnié (La victoire pensive, 1925). Le milieu médical toulousain comporte de nombreux amateurs d'art et mécènes; les docteurs Soula, Voivenel, Audry ... sont bien plus que de simples clients de Parayre, certains d'entre eux ont eu une relation amicale avec l'artiste (18).

« La Jeunesse »
- 1923 -

Cachet Fondeur R.Carvillani
Voir Thèse de Laurent FAU
(Arrière petit-fils de l’artiste)
sous le n° 58

 

D'autres mécènes, tels que les Fayet d'Andoque à l'abbaye de Fontfroide, ont fait travailler Parayre, en lui commandant une série de bustes et de statues. Ses séjours prolongés avec d'autres peintres et sculpteurs à l'abbaye font de celle-ci un centre de création artistique.

LA CONSÉCRATION OFFICIELLE.

A partir des années 30, la renommée de l'artiste va croître de plus en plus: les commandes publiques sont plus nombreuses, la presse locale de plus en plus élogieuse. Avec le début de la notoriété, viennent les commandes publiques qui débutent à Carcassonne où l'artiste exécute en 1927 un monument en l'honneur du compositeur. Paul Lacombe, inauguré en 1929. Les autres commandes se situent à une exception près, à Toulouse. La même année est inauguré Ie monument dédié à Jean Jaurès au square du Capitole. En 1933, La lit-térature classique et La jeune littérature (fig. 4 et 5) font partie du décor de la bibliothèque municipale; à l'intérieur de celle-ci, Parayre ainsi que de nombreuses personnalités toulousaines vêtues à l'antique figurent sur un grand panneau peint par Marc Saint-Saëns, dans la salle de lecture. L'année suivante, Femme à l'enfant, orne la nouvelle piscine municipale. L'année 1936 correspond à la réalisation du monument en l'honneur de son ami, le poète Marc Lafargue au square des Augustins. En 1937, il exécute un bas-relief pour un immeuble situé entre le Grand Rond et le Canal du Midi représentant autour d'un nu féminin Les Loisirs et le Travail.

L'art monumental n'est peut-être pas celui dans lequel Parayre est le plus à l'aise, c'est pourtant de telles œuvres qui contribuent à l'époque à la consécration d'un artiste.

Autre signe de reconnaissance de son art, la Manufacture de Sèvres passe en 1929 un contrat avec Parayre afin de commercialiser, en grès tendre, quatre de ses œuvres à tirage limité: le Buveur d'eau, L'Offrande, Groupe de deux femmes et Bacchante mélancolique.

L'année 1933 va correspondre à la consécration de l'artiste. Il est fait chevalier de la Légion d'honneur en juillet 1933, puis est nommé sous-directeur de l'Ecole des Beaux-Arts, deux mois plus tard. Ces nouvelles fonctions ralentissent la production du sculpteur, mais il livre encore de trois à six sculptures par an, dont certaines de grands formats.

Une autre année marquante pour Parayre est 1937. Il fait partie des artistes retenus pour participer à la grande exposition, Les maÎtres de l'art indépendant - 1895-1937, qui réunit plus de 1 500 peintures et sculptures contemporaines au Petit-Palais. dans le cadre de l'Exposition universelle de 1937.

Organisée dans la perspective de la création d'un musée d'art moderne, cette manifestation connut un très vif succès. Elle entendait démontrer aux yeux du monde "l'hégémonie artistique de la France". Elle était placée sous la responsabilité de Raymond Escholier, conservateur du musée des Beaux-Arts de la ville de Paris, entouré d'un comité de sélection que dirigeait l'ancien président du Conseil des ministres et grand amateur d'art, Albert Sarraut. Ce dernier, il faut le souligner, connaissait déjà et appréciait Henry Parayre dont un nu figurait en bonne place dans sa collection. De plus, en qualité de sénateur de l'Aude, il avait présidé en 1929 l'inauguration du monument au compositeur Paul Lacombe, à Carcassonne.

Parayre était représenté à l'exposition par six œuvres - soit deux de plus que son compatriote .Abbal - parmi lesquelles on remarquait L'Athlète en bronze qui sera finalement acquis pour le Musée d'Art moderne. L'œuvre avait figuré pour la première fois, l'année précédente, a l'exposition du quatorzième "Groupe des artistes de ce temps", organisée par le même Raymond Escholier.

Pour Parayre, la satisfaction fut grande, sans aucun doute, d'avoir été choisi aux côtés de vingt-et-un autres sculpteurs seulement, et parmi lesquels on relevait des noms prestigieux tels que Bourdelle, Maillol ou Despiau, sans compter ceux de peintres de grand renom, Derain, Braque, Matisse, Picasso. Dans le même temps, une autre de ses statues ornait le patio du pavillon Languedoc-Pyrénées à l'Exposition internationale. Le sculpteur toulousain, l'un des rares provinciaux à ne pas avoir d'atelier dans la capitale, pouvait avoir un autre sujet de fierté: celui d'être membre - et à part entière - d'une famille artistique enfin reconnue et mise à l'honneur.

Cette exposition des "Maîtres de l'Art indépendant" apparut en effet comme une sorte d'hommage rendu à tous les artistes qui entendaient proclamer leur indépendance, aussi bien vis-à-vis du carcan de l'académisme ou de la voie tracée jadis par Rodin, que de l'esthétique officielle qui avait cours alors à Berlin comme à Moscou.

Les préférences de Raymond Escholier allaient de toute évidence vers ce qu'il était convenu d'appeler l'art "indépendant", l’art "vivant", ou plus simplement l'art "moderne", mais un modernisme modéré, à l'écart des écoles dites d'avant-garde,. Le courant surréaliste et l'art abstrait, par exemple, n'étaient pratiquement pas repré-sentés au Petit-Palais. Raymond Escholier privilégiait donc la sculpture figurative d'esprit classique. Et il s'enthousiasmait pour un Maillol ou un Despiau, dont Parayre se veut si proche, "Aristide Maillol... cette Pomone en marbre antique, cette Flore, cette Ile-de-France, ravissante de jeunesse, quelle leçon d'ordre classique, de style médi-terranéen...",

Pour Maillol, il s'agit d'un véritable triomphe: trois salles entières de l'exposition lui sont attribuées, et avec 61 œuvres il est l'artiste le plus exposé, à égalité avec Matisse. En fait, l'exposition apportait une reconnaissance quasi-officielle au programme artistique 81aboré une trentaine d'années plus tôt par ceux de la "bande à Schnegg", comme on disait familièrement. Sous la houlette de Lucien Schnegg, en effet, de jeunes sculpteurs de la génération d'Henry Parayre tels Charles Despiau (1874-1946), Robert Wlérick (1882-1944), Jane Poupelet (1879-1932), préconisaient la simplicité, l'équilibre et le " retour au calme" par rapport au style tourmenté d'un Rodin. Ils privilégiaient le portrait et le nu féminin, comme Parayre. C'était aussi le cas de Joseph Bernard (1866-1931), l'ami du peintre Marcel-Lenoir, dont l'œuvre entière, ou presque, était occupée par l'image de la femme. Il fallait rattacher encore à ce mouvement artistique les œuvres de Gimond (1894-1945), de Drivier (1878-1951) ou de Manolo (1872-1945), tous présents à l'exposition du Petit-Palais.

Enfin celle-ci faisait une place, mais de moindre importance, à un courant artistique différent, le cubisme: représente par Henri Laurens (1885-1954) et surtout par Ossip Zadkine (1890-1967).

SES DERNIÈRES ANNÉES.

Il part à la retraite le 1er janvier 1942 et s'installe avec sa fille et son gendre à Conques, en Rouergue. l'année suivante est endeuillée par le décès de son épouse. Henry Parayre avait "découvert" ce village médiéval dans les années 20 et en devint le maire au lendemain de la guerre jusqu'en 1953.

Son activité se ralentit, il continue cependant à produire~ Il effectue le monument à la Résistance aveyronnaise de Sainte-Radegonde près de Rodez en 1946 (fig. 8 et 9). Il renoue avec les arts décoratifs en travaillant avec son ancien élève et ami André Arbus pour lequel il crée des consoles d'accotoirs destinés à des sièges de salon (19), des ornements de cheminée et des luminaires en terre cuite. Il contribue également à la décoration du paquebot Provence et à celle du phare du Planier au large de Marseille avec un trophée maritime. Il exécute en 1951 en collaboration avec son ancien élève Monin le bas-relief de la Chambre de Commerce de Toulouse qui sera sa dernière œuvre.

Il meurt à Conques, le 3 décembre 1970, bien oublié dans ta capitale régionale. Néanmoins dans les années 1980, une modeste impasse de la banlieue toulousaine portera son nom.

Il laisse derrière lui une production de plus de 170 pièces et aura sculpté durant près de ... quatre-vingt ans.

L'ŒUVRE D'HENRY PARAYRE, LA RECHERCHE D'UN STYLE: 1900-1921.

Après une longue formation à l'école des Beaux-Arts de Toulouse et un séjour parisien durant lequel il suivra les cours de Paul Dubois, Henry Parayre explore de nombreuses voies avant de définir son style. D'un naturel très curieux, il visite régulièrement le musée du Louvre et les principaux sites de la région toulousaine, tels Saint-Bertrand-de-Comminges ou Conques-en-Rouergue. En outre, il résume des ouvrages d'histoire de l'art antique ou de l'art étranger.

Parayre va emprunter une dizaine de voies différentes en vingt ans. Les styles qu'il expérimente reprennent souvent les courants de l'époque (1900-1920), tout en restant dans un cadre classique et non d'avant-garde. Parayre a pu apparaître à certains égards comme un révolutionnaire, en cassant à Toulouse la grande lignée des artistes académiques de la fin du siècle précédent tels Alexandre Falguière, Antonin Mercié ou Laurent Marqueste.

Ces artistes, au style néo-classique ou romantique, avaient une production très éclectique, à tel point que l'on a parlé d"'enchevê-trement des styles" ; ils étaient cependant liés à un système de commande imposant un cadre très rigide qui orientait cette production vers un art officiel souvent répétitif. La représentation du nu était fréquemment évoquée de façon érotique par un épiderme très sensuel,
souligné parfois par un drapé mouillé à travers des sujets relatifs à l'Antiquité ou plus directement liés à la vie réelle. Une chair qu'Aristide Maillol qualifiera, non sans ironie, de "savon"...

Face à ce courant artistique, et après l'extraordinaire avancée effectuée par Auguste Rodin de 1865 jusqu'à sa mort en 1917, la plupart des grands sculpteurs, souvent les anciens collaborateurs du maître, se rassemblent sous le nom familier de "la bande à Schnegg" : Antoine Bourdelle, Joseph Bernard, Charles Despiau, Aristide Maillol, François Pompon, Lucien Schnegg, Robert Wlérick... Ils vont proposer un style qui va libérer et renouveler la sculpture. Un nouveau style fidèle à la tradition française, fait d'équilibre et de mesure, en totale rupture avec l'académisme pour retrouver un art libéré de toute imitation servile que l'on qualifiera "d'Art Indépendant" et qui laissera libre court à tous les courants figuratifs.

Parayre fait donc partie de ce mouvement général, il s'y inscrit parfaitement en produisant une sculpture classique, souvent de coloration hellénique, issue d'une longue tradition française, mais affranchie, simple et dépouillée pour "rendre visible l'invisible beauté de la nature" .

xxxs res œuvres connues de l'artiste sont des statuettes en bois représentant des trottins, des élégantes conçues dans un style "Art Nouveau". Exécutées vers 1902, ces petites pièces représentent des mondaines marchant, vêtues de grands chapeaux et de longues robes qu'elles soulèvent pour se déplacer. Il s'agit là d'un type d'œuvres très répandu en 1900 et popularisé par les dessins de Steinlen, les peintures de Basile Lemeunier (1852-1922) et surtout les sculptures chryséléphantines de Chiparus. l'œuvre est précieuse, le mélange des matériaux donne encore plus de réalisme: les vêtements sont sculptés dans le bois, les mains et le visage sont traités parfois en ivoire, à l'instar des poupées de porcelaine, laissant apparaître ainsi une peau laiteuse comme l'exigeait la mode de l'époque.

Avec ses premiers essais, l'artiste réalise des œuvres qui s'apparentent davantage au bibelot qu'à la véritable statuaire. Une production qui se réfère au goût du jour et ne relève pas d'une forte création, mais qui répondait certainement à des impératifs économiques.

Définitivement établi à Toulouse à partir de 1907, Henry Parayre va, certainement grâce à cette nouvelle stabilité, accentuer sa recherche personnelle.

De 1908 à 1911, il évoque le terroir occitan en présentant des personnages languedociens tels que Femme de pêcheur, Fille de pêcheur et Portrait de vieille toulousaine. Ce nouveau style, très réaliste, dépeint sans complaisance des gens du peuple dont les corps et les visages sont usés par le soleil et le travail. l'artiste a découvert très vraisemblablement l'art social lors de l'Exposition Universelle de 1900 et cette production en est une référence directe.

Dans le portrait d'une Vieille toulousaine, nous voyons un visage buriné par les rides, barré d'épais sourcils, qu'enserrent une coiffe et un fichu; cette figure renvoie au patrimoine sculpté toulousain, tels les masques de l'hôtel du Vieux Raisin ou les Sibylles de Saint-Sernin. Un visage loin des attitudes maniérées des trottins de la capitale. On retrouve néanmoins la diversité des matériaux utilisés dans une même œuvre: ici ce n'est pas de l'ivoire et du bois précieux mais du platane et du noyer, essences d'arbre locales, comme pour accentue, la touche languedocienne.

Dans un style tout à fait opposé, il sculpte La Pensée en 1908, un marbre blanc représentant le buste d'une femme appuyant son visage sur la main, les doigts repliés, le regard songeur. Cette sculpture est inspirée de l'œuvre du sculpteur Auguste Rodin qui influence, à cette époque, la plupart de ses confrères. Parayre a dû visiter la baraque du pont de l'Alma du Maître, à l'occasion de l'Exposition Universelle de Paris en 1900. Cependant, il ne poursuivra pas dans cette voie, La Pensée étant la seule référence de l'artiste à Rodin et à son symbolisme.


A partir de 1912, l'artiste approfondit un genre jusque-là inex-ploré, le genre animalier. Perroquet, Pingouin, Pélican et Chat seront représentés en bois. Pour la première fois, l'art de Parayre se stylise. Tout en restant réaliste, le modelé de ces animaux ne suit pas l'anatomie exacte mais prend un aspect schématique voire décoratif, répondant peut-être au goût de ses clients. Le sculpteur oppose les parties lisses à celles ponctuées de coups de gouge, rappelant le plumage ou le pelage, et laisse de côté le détail anatomique au profit d'une attitude caractéristique de l'animal. Le socle fait partie inté-grante de la sculpture au point de constituer à travers des volutes les pattes du Pélican et du Perroquet.

Vers 1915-1916, Parayre renoue avec la statuette féminine. Mêlant comme à l'accoutumée les matériaux précieux (ivoire, bois d'oranger, marbre), il réalise de petits nus ou déshabillés, se rapprochant des Tanagra avec parfois une note sensuelle. Ces figurines sont en mouvement, lovées dans des coussins, se coiffant, étirant leur draperie. L'artiste semble revenir à ses premières productions des années 1900, mais cette fois en déshabillant les personnages et en les représentant parfois dans un style antique. C'est le résultat d'une étude très poussée de la flexion du corps, sans doute inspirée de statuettes réalisées par Antoine Bourdelle dans les années 1906-1907 comme Le Fruit ou Baigneuse accroupie.

Parallèlement, il continue à pratiquer l'art du portrait qu'il avait développé dès 1905 à Béziers dans l'entreprise funéraire de son beau-père. Il réalise ainsi une série de bustes d'enfants, d'hommes ou de femmes qui répondent à autant de commandes privées. Vers 1920, il se risque à exécuter deux statues inspirées de l'art nègre, un portrait et une danseuse. Ces essais correspondent déjà à un art indépendant, soucieux de retrouver un art pur, dénué de toute fioriture, à l'opposé de la production du siècle dernier.

Nous voyons donc à l'issue de cette double décennie, avec quel enthousiasme et quelle curiosité l'artiste a exploré différentes pistes avant de définir son art.

Cette quête ressemble davantage à un goût de la découverte qu'à une hésitation de sa part. l'artiste semble tout de même avoir du mal à se détacher du bibelot, sans que l'on sache si cela est dû à des raisons économiques ou s'il s'agit d'études qui préparent ainsi, de façon plus ou moins calculée, son style définitif.

Cependant, lorsque Parayre ne verse pas dans la facilité qui consiste à modeler des statuettes de son temps, son œuvre semble très constructive. Ainsi, dans la façon de représenter les personnages languedociens ou les animaux, des aspects importants de sa future production sont déjà présents: pour les premiers, nous trouvons un modèle régional et réaliste, pour les seconds une stabilité de construction, une opposition des parties lisses et rugueuses et surtout une absence du détail qui met en valeur l'esprit général de l'œuvre.
Enfin, la technique employée par le sculpteur varie puisqu'elle procède à la fois du modelage et de la taille directe, diversité qui le suivra toute sa vie et qui le laissera en dehors des débats passion-nés entre les fervents défenseurs des deux procédés.

SA PROPRE VOIE: 1922-1927.

Au lendemain de la guerre, Parayre ne participe pas au vaste mouvement artistique lié à l'édification des monuments aux morts, ce qui ne l'empêche pas de continuer à travailler et à rechercher son propre style. Des rencontres capitales ont lieu durant ces années-là, d'une part chez lui à Toulouse et d'autre part à Paris, lieu incontournable pour qui veut réussir dans sa discipline.

Marcel-Lenoir, peintre fréquentant de nombreux sculpteurs, entretient des relations très étroites avec Parayre. Proche de Joseph Bernard et adepte d'une construction parfois cubisante que Stanislas Fumet qualifia de Tableau maçonné (20), Marcel-Lenoir influence Parayre notamment dans la plénitude des formes et l'effacement de l'expression du regard. Dans les années 20, le peintre écrit au sculpteur: "Vous avez sculpté d'après les autres et dessiné d'après nature et en vous-même votre vérité est en le dessin pour votre sculpture de demain" (21). Effectivement, par la suite, le sculpteur saura peu à peu se détacher de son influence.

Marc Lafargue, poète toulousain de renom, est lui aussi très sensible à la sculpture; il fréquente Aristide Maillol et va tenter de faire connaître Parayre, en particulier au travers de ses relations languedociennes à Paris en la personne de Pol Neveux. Ce dernier écrivant à Marc Lafargue est ému par "Ie rythme souverain et l'équilibre merveilleux" des sculptures de l'artiste (22). Le lien entre le "grand Maillol" et Parayre a été établi par Lafargue.

Une des premières œuvres qui révèle la nouvelle voie prise par l'artiste et contient les prémices de son art est Femme se mirant dans l'eau. Cette statuette en bois d'or, hésitant entre l'art antique et le nu "Ianguedocien", annonce, par la plénitude de ses formes notamment, les années 1922-1927 durant lesquelles l'artiste va définir son art.

Dès les premières expositions à Paris à la galerie Billiet, puis au Salon des Indépendants et à celui d'Automne, les sculptures de Parayre sont bien accueillies par le public. Leur qualité d'exécution est remarquée de la critique parisienne qui voit en lui un artiste plein de promesses.

L'Offrande (fig. 1), ce nu féminin coiffé de deux nattes et portant sur sa poitrine des fruits, fait référence à Pomone, deuxième titre donné à cette statue qui accompagnera l'artiste toute sa vie. Cette œuvre peut être considérée comme le manifeste de Parayre. Elle regroupe en effet la plupart des caractères qui définissent désormais son art. Tout d'abord le sujet, un nu féminin, modèle que l'artiste sculptera en quasi exclusivité, mais un nu dont les formes ne sont pas idéalisées: jambes fortes, hanches larges, poitrine étroite et haute, articulations épaisses laissant à peine apparaître les poignets et les chevilles, doigts courts et épais. Un nu qui correspond au physique attribué habituellement aux jeunes méridionales et qui traduit ainsi la volonté de transcrire une forte identité régionale.

L'équilibre et la stabilité deviendront bientôt une constante dans les œuvres de Parayre, sans qu'elles tombent pour autant dans un immobilisme ennuyeux. L'Offrande, comme la majorité des autres œuvres, n'exprime pas d'amples mouvements. En outre, les formes pleines, l'architecture du corps avec ses épaules tombantes, ses hanches larges et ses jambes robustes lui confèrent une grande stabilité et par là même un équilibre rassurant, rempli de quiétude. Un geste cependant, la flexion du genou droit, évite une attitude hiératique.

L'absence de détails, qu'il s'agisse des fruits ou de l'anatomie du corps, est aussi une caractéristique de Parayre. Il s'attache donc volontairement à traiter les visages de ses statues de façon superficielle, en ébauchant à peine les traits de la face, en traitant la coiffure de façon ramassée en chignon ou parfois en nattes. Ce n'est pas, bien sûr, par manque de technique, l'artiste est un excellent portraitiste. Il en va de même pour les détails anatomiques du corps qui sont gommés au profit de surfaces lisses en arabesque. Avec cet aspect de l'art de Parayre, comment ne pas faire le rapprochement avec Aristide Maillol qui prônait un art sans détails, considérant que ces derniers nuisent à la force d'expression de l'œuvre.

Le parallèle entre les deux artistes à travers cette statue est par ailleurs évident. En effet, Maillol composa en 1910 un nu féminin portant un fruit dans chaque main appelé Pomone. Cette statue a largement influencé Parayre : port de tête, disposition des jambes, nu de type méditerranéen. Il est d'ailleurs très intéressant de lire un article de Parayre daté du 27 mai 1931 (23) sur Aristide Maillol, où le sculpteur toulousain, après lui avoir rendu visite, commente avec admiration son art. En fait, il définit involontairement son propre style à travers ces éloges: nous retrouvons l'équilibre total, la plénitude des formes, une grande sérénité mais aussi l'amour du matériau et les embûches du pittoresque. Il parle de la Pomone de Maillol qui était selon lui un tournant dans son art marquant "le retour vers la vie et la calme sonorité de la vraie sculpture".

La même année, l'artiste expose deux bronzes, intitulés Jeune baigneuse et Femme surprise. Ces nus féminins ont entre eux une ressemblance frappante, ils donnent l'impression qu'il s'agit de la même personne dont seul le mouvement des bras diffère. Tête penchée en avant et sur le côté, jambes serrées, un bras ramené sur le haut de la poitrine, ces deux statues évoquent une grande sérénité qui rappelle l'expression des "baigneuses" d'Ingres. Ce sentiment de calme est totalement contradictoire avec le titre Femme surprise. D'une manière générale, le choix du titre ne semble pas avoir eu une grande importance pour Parayre, à en croire les répétitions et les changements. de nom d'une même statue.

Le corps présente des caractéristiques identiques à celle de l'Offrande: jambes puissantes, hanches larges, poitrine haute et surtout bras et cou quasiment cylindriques, gommant les poignets. Cette œuvre semble inspirée des dessins de Marcel-Lenoir, et aussi, par son intermédiaire, de la sculpture de Joseph Bernard telle sa célèbre Porteuse d'eau en 1912. Les points communs dans la production des deux artistes sont nombreux. Nous retrouvons chez Parayre la forme très empâtée des membres, la poitrine et le bassin intégrés à l'ensemble de la composition ainsi que le traitement massif des articulations qui confèrent à l'œuvre une continuité et un ensemble uni. Le visage est souvent très pur, avec des yeux en amandes. "L'élimination est fabuleuse et cependant aucun détail ne manque" (24) ; cette réflexion sur l'art de Bernard pourrait très bien s'appliquer à celui de Parayre. Un autre point commun est l'importance du matériau et sa variété, les deux sculpteurs ne dédaignant aucun procédé et se révélant ainsi des artistes-artisans.

Ces sculptures ont été les premiers achats d'œuvres de Parayre par l'Etat, du fait sans doute de leur présence dans une galerie parisienne.

Femme à la colonne, une œuvre relativement mal comprise par la critique, montre encore les tâtonnements de l'artiste. Conçue en 1922 et exposée à Paris en 1923, elle reprend le vieux thème de la femme dont le corps est comparé à la colonne antique. Ce nu est représenté dans une attitude beaucoup plus hiératique qu'à l'accoutumée ; en effet, malgré un mouvement de bras, les jambes sont enchâssées dans un socle carré à plusieurs gradins. Tête penchée vers les bras disposés en croix, cette figure semble correspondre à une recherche géométrique très poussée qui par manque de détails risquerait de tomber dans le piège de la stylisation.

Dans la même veine que les deux œuvres précédentes et proche à nouveau de Joseph Bernard, Parayre expose chez Billiet en 1924 Jeunesse (fig. 2). Cette statue fait partie, avec l'Offrande, des grands succès du début de sa carrière. Là encore, le modelé lui confère une attitude empreinte de calme et de sérénité, avec cette tête baissée qui semble indiquer l'éveil de la jeune fille.

En 1925, il exécute pour un trophée de rugby commandé par son ami Voivenel une sculpture dénommée Victoire pensive. Il s'agit d'un nu féminin ailé présenté dans une attitude similaire aux œuvres précédentes, très statique et grave pour une allégorie d'un sport comme le rugby. En fait, ce trophée, dédié à la mémoire de l'international toulousain Meysonnié mort sur le champ de bataille, adopte l'image d'une femme représentée dans une attitude de recueillement. La mémoire d'un homme célèbre évoquée par une figure féminine sera souvent reprise par l'artiste pour d'autres monuments commémoratifs.

Toujours en 1925, Parayre exécute Femme à la toilette et Femme assise, statuettes en ébène et en pierre. Outre les principaux caractères du style de Parayre, nous y retrouvons un procédé cher à l'artiste, déjà utilisé en 1911 dans sa série animalière, l'opposition des parties lisses et de celles présentant des aspérités. Le nu a un modelé poli, s'associant à merveille avec le bois d'ébène; à l'inverse, le siège et son drapé sont traités à larges coups de gouge, leur donnant un aspect irrégulier qui contraste avec le nu et met ce dernier en valeur.

Le même procédé a déjà été utilisé par l'artiste pour la réalisation d'un nu en ébène nommé Dryade. Le dos de cette statue, coupée au niveau des jambes, présente des traces d'outils évoquant l'aspect rugueux du tronc d'arbre. A l'opposé, le corps plié en arabesque est traité de manière très lisse.

En 1927, Henry Parayre réalise Nymphe fuyant, un nu en bois où l'on retrouve les caractéristiques des créations précédentes, avec en particulier une coiffure ramassée en chignon. Le modelé en revanche devient plus fluide, les poignets et les chevilles s'affinent, l'attitude est moins statique. Cette œuvre dénote l'évolution de l'artiste qui va durant les années suivantes affirmer son art et le personnaliser encore.

Le deuxième grand axe de la sculpture de Parayre est le portrait, toujours présent dans son œuvre. Celui de Marcel-Lenoir en 1923 (fig. 7) est un véritable hommage à son ami: il en fait le buste dans un style qui reprend celui du peintre. La similitude est évidente lorsque l'on compare la sculpture avec les nombreux autoportraits exécutés par Marcel-Lenoir. Cette œuvre est exposée jusqu'en 1936, ce qui montre l'importance qu'elle revêt aux yeux de Parayre. Par la suite, l'art du portrait reste présent dans la production de l'artiste: il sculpte son entourage proche, sa famille et ses amis, il exécute aussi des commandes (fig. 6).

Parayre avait débuté très tôt dans ce genre et en a progressivement acquis une grande maîtrise. A l'image de Charles Despiau, il dégage un aspect pur de la masse grâce à l'absence de fioritures. Ainsi, il ne représente jamais de détails vestimentaires, la chevelure est traitée de façon épurée, la coiffure féminine souvent traduite par le simple volume d'un chignon. C'est donc un parti pris de simplicité, de dépouillement, qui tend vers une construction intérieure synthétique, à l'écoute de la vie intérieure du modèle. Cette image résume en fait la multitude d'expressions différentes qu'un visage peut produire pour retenir seulement l'aspect le plus caractéristique du personnage.
Certains portraits évoquent ceux de Paul Belmondo qui pratique une approche voisine de celle de Parayre, ainsi celui de M. Fabre à l'ossature bien marquée et dont "l'épiderme" est composé de boulettes de matière écrasées et lissées.

 

"Le baigneur"

H: 41 cm

- 1929 -

L'AFFIRMATION DE SON ART , LA SCULPTURE MONUMENTALE: 1927- 1937


A partir de 1927, Henry Parayre se voit confier des commandes publiques. Pour les monuments commémoratifs, l'artiste opte souvent pour la représentation d'un nu féminin (muse pour les artistes ou allégorie), confirmant ainsi son goût prononcé pour le modelé de la femme. Il y joint un portrait en médaillon (monument à Paul Lacombe en 1927 et monument à Marc Lafargue en 1936), faisant ainsi se rejoindre ses deux thèmes de prédilection. Cette composition, il faut bien le dire, ne demande pas à Parayre un gros effort de conception puisqu'il associe deux pratiques qu'il connaît bien. En outre, il ne s'agit pas d'une invention de l'artiste, d'autres sculpteurs ont fait de même, évitant ainsi de représenter un costume contemporain toujours délicat à traiter. En particulier Maillol a souvent proposé un nu féminin pour un monument commémoratif.

La première commande officielle de Parayre est le monument en mémoire de Paul Lacombe à Carcassonne. l'artiste sculpte donc un nu féminin assis, un drapé sur les jambes, regardant le médaillon en bronze du compositeur, le tout encadré de deux massifs rectangulaires. La composition s'apparente à des œuvres de Maillol comme les monuments aux morts de Port-Vendres ou de Céret.

Cette statue semble correspondre à l'amorce d'un changement de style chez Parayre avec des nus plus fins et plus souples mais aussi plus classiques. Le visage gagne en précision avec le nez dans le prolongement du front, lui conférant un aspect hellénique.

Le rapprochement avec Maillol devient évident lorsqu'il sculpte en 1936 le monument à son ami Marc Lafargue où un nu féminin à demi-agenouillé est tourné vers le portrait du poète, une attitude que l'on retrouve de façon frappante dans le monument à Debussy de Maillol. Parayre, comme à ses débuts avec l'Offrande, se tourne à nouveau vers son maître, pour réaliser un type de sculpture monumentale dans lequel nous le sentons moins à l'aise que dans la petite statuaire.

La difficulté de Parayre à concevoir des pièces monumentales se confirme avec sa première commande toulousaine, la statue de Jean Jaurès en 1929. Initialement, l'artiste répugnait à réaliser un Jaurès en pied et donc en costume contemporain; il est vrai que le changement avec son sujet favori, le nu féminin, était brutal! On lui impose une représentation du personnage debout à la tribune, ce qui aboutit à une œuvre de qualité moyenne, à l'exception de la tête qui est modelée de façon sensible. Le destin lui a finalement donné raison puisque la statue, déboulonnée lors de la seconde guerre mondiale, sera détruite à l'exception de la tête qui est aujourd'hui exposée au square Charles-de-Gaulle à Toulouse.


Deux commandes essentielles dans la production de l'artiste sont passées en 1933 et 1934; elles sont liées au vaste programme de la mairie de Toulouse qui construit la bibliothèque et le parc des sports. Là, Parayre n'est pas entravé par le fait d'évoquer la mémoire d'un homme, il peut donc laisser libre cours à son esprit créatif. Et, très logiquement, il fait à nouveau appel au nu féminin. Il conçoit pour la bibliothèque deux superbes nus, respectivement intitulés Littérature classique et Jeune littérature (fig. 4 et 5) : le premier dans une attitude classique, la tête légèrement penchée, le bras posé sur un arbre avec autour des reins un léger drapé; l'autre, plus sensuel, lève les bras au niveau de la tête, donnant une impression d'élan qui contraste avec la plénitude de la Littérature classique.

La deuxième commande concerne la piscine municipale pour laquelle Parayre a conçu un groupe. Pour représenter la mère, il reprend une figure de jardin exécutée en 1932, et il y ajoute un jeune enfant à ses côtés, donnant ainsi à la composition un aspect pyramidal. Doit-on voir dans cet assemblage une réponse à la nécessité de livrer l'œuvre en quatre mois comme l'exigeait le commanditaire, ou tout simplement une volonté délibérée de l'artiste? Quoi qu'il en soit, ce groupe est particulièrement bien construit, son horizontalité lui confère une grande stabilité, évoquant ainsi le sentiment de protection qu'une mère doit à son enfant.


Amorcé en 1927, le changement du style de Parayre qui tend vers le classicisme se confirme en 1929 et 1930, lorsqu'il produit, entre autres, Torse de jeune fille, Athlète et Femme debout. Les formes, comme nous l'avons déjà constaté, s'affinent et deviennent plus élégantes. Le nu masculin, Athlète, rarissime dans sa carrière, est particulièrement apprécié puisqu'à l'issue de l'exposition de 1937, l'Etat en fait l'acquisition. Ses bras détachés du tronc aèrent le haut du corps et s'opposent aux jambes croisées ne formant qu'un seul bloc avec le siège. La construction de cette sculpture n'est d'ailleurs pas sans rappeler l'Athlète au repos de Charles Despiau exécutée en 1926.

En 1936, l'artiste produit Femme nue marchant. Cette œuvre, réa-lisée en bronze et reproduite en terre cuite chez le mouleur toulousain Giscard, connut le succès et fut achetée par Albert Sarraut. Elle est tout à fait dans la continuité des statues réalisées depuis le tournant de 1927. On perçoit chez l'artiste, qui approche de la soixantaine, la confirmation d'un talent empreint d'une grande sérénité. Nous retrouvons encore des points communs avec Joseph Bernard ou Charles Despiau, notamment dans la finesse des bras accentuée par les vides qui aèrent la composition. Il existe d'autre part des ressemblances frappantes avec des œuvres de Robert Wlérick qui, lui aussi, sculpte de façon très indépendante, à l'écart de l'art officiel et de l'avant-garde mais sans rompre avec la tradition. C'est donc un art calme, réfléchi et équilibré, comparable à celui de Parayre. Les points communs résident aussi dans le goût des belles matières et du fini dans l'exécution, hérité sans doute de leur éducation dans un atelier d'artisan. Tous deux réalisent eux-mêmes la patine de leurs bronzes. L'un et l'autre dessinent beaucoup, sans pour autant faire des études préparatoires directement liées à leurs sculptures. Enfin, ils ont en commun une deuxième vocation, celle d'enseigner et de former nombre de sculpteurs.

"Portrait"
H: 31 cm

1931

LA FIN DE SON ŒUVRE: 1938-1951

Après l'exposition des MaÎtres de l'art indépendant en 1937 et l'important travail de préparation qu'elle a demandé à l'artiste, Parayre ne va pratiquement plus produire jusqu'à sa retraite à Conques en 1942. Un nu féminin est cependant conçu par l'artiste pour un particulier résidant à Talloire, près d'Annecy: il s'agit d'une femme assise, les bras portés à la tête et retenant un drapé. Les traits du visage ainsi que la chevelure traitée en fines mèches entrelacées datent bien cette œuvre du tout début des années 40. Par la qualité de l'exécution, on peut la considérer comme la dernière œuvre majeure de l'artiste dans ce domaine.

Quelques commandes publiques sont encore faites à l'artiste. Ainsi le monument de la Résistance aveyronnaise à Sainte-Radegonde (fig. 8 et 9) près de Rodez, en 1946, où l'on peut voir deux hommes fusillés représentés torse nu, un étudiant enchaîné à un ouvrier, rappelant le massacre nazi perpétré en ce lieu deux ans auparavant. Parayre rompt ici avec la représentation allégorique du nu féminin pour évoquer une personne disparue et en revient au réalisme de ses débuts pour évoquer de façon dramatique la mort de jeunes innocents.

Son ami Arbus ne l'oublie pas et le fait travailler pour la décoration du paquebot Provence en 1950. Parayre réalise deux sphères ornées d'attributs marins, un premier exemplaire pour le bateau lui-même, un second destiné au phare du Planier à Marseille. Une première étude de l'artiste figurait un nu féminin, modèle idéal pour une évocation de la mer, mais il semble bien que depuis son départ de Toulouse, le sculpteur ait définitivement abandonné pour les commandes publiques ce qui fut longtemps son sujet favori.

Il en va de même avec sa dernière commande officielle en 1951, la décoration de la Chambre de Commerce de Toulouse, pour laquelle Parayre est chargé avec son ancien élève Manin de réaliser deux grands bas-reliefs en plâtre patiné. Il laisse à nouveau de côté le nu pour représenter différents personnages symbolisant le commerce international sur un fond de port et d'usine.

L'artiste continue après cette date à produire des petites pièces pour lui même jusqu'en 1966 environ, en exposant certaines d'entre elles au Salon des Artistes Méridionaux à Toulouse auquel il est resté fidèle, conscient toutefois que sa production relevait désormais davantage de la distraction que de la véritable création.

L'ART DÉCORATIF

Henry Parayre, à la suite de l'expérience acquise dans l'atelier artisanal de son grand-père, puis sous l'influence de son professeur Jean Rivière, a toujours manifesté beaucoup d'intérêt pour les arts appliqués, les arts dits "mineurs". Les objets décoratifs tiennent une place non négligeable dans son œuvre. Au début de sa carrière artistique, Parayre se qualifiait lui même de "statuaire-décorateur", et il semblait même vouloir privilégier le second terme par rapport au premier.

En 1914, il prend la direction artistique de la faïencerie du Maté, appartenant à son ami Frègevu, à Martres-Tolosane (Haute-Garonne). L'occasion se présentait ainsi de mettre en pratique ses idées sur la rénovation des industries d'art régional. Il s'agissait avant tout de moderniser la production, cantonnée jusqu'alors dans l'imitation du vieux Samadet ou du Moustier, alors en plein déclin.

Parayre, réalisant d'emblée qu'il serait vain de vouloir rivaliser avec les productions prestigieuses de Saxe ou de Sèvres par exemple, entend poursuivre la fabrication d'une faïence rustique, avec les mêmes matières et les mêmes procédés que celles et ceux qui étaient en usage depuis le XVIIIe siècle. Il conserve par exemple l'une des caractéristiques de la faïence de Martres, le ton de l'émail de fond, tantôt d'un blanc rosé, tantôt d'un jaune vif ou d'un vert clair. Il entend aussi rester fidèle aux couleurs traditionnelles du décor, le bleu, le vert, le violet ...

Plutôt que de conserver les formes inspirées de Rouen, de Nevers ou du Moustier, il en invente de nouvelles à partir des objets locaux d'usage courant, jarres à huile, cruches ou ou/es, ces marmites que l'on peut voir dans les maisons paysannes. Ceci correspond tout à fait à cette culture languedocienne chère à Parayre.

En revanche, il va inventer tout un décor à partir de fleurs, de fruits, d'épis de blé stylisés, etc., qui annoncent déjà le style" Art déco". Sa démarche s'avère assez significative pour que la revue italienne spécialisée Faenza 1251 lui consacre un article élogieux. Mais à l'incontestable réussite artistique s'opposa, hélas, un échec sur le plan financier du fait, en partie du moins, de la Grande Guerre. La production de Martres-Tolosane, signée H.P., n'a survécu oue quelques années après la guerre.
En 1916 et 1917, il expose au Salon des Artistes Méridionaux de nombreux objets décoratifs: des plateaux, des ramasse-miettes et porte-lettres, il exécute même des broderies en association avec son épouse. Tous ces objets sont présentés aux côtés de sculptures en ronde-bosse.

En 1918, la même attirance pour les arts appliqués conduit Henry Parayre à prendre la direction technique d'une usine de meubles, travaillant pour le compte des Galeries Lafayette, à Lalande près de Toulouse. Il dessine alors des modèles de meubles, du moins peut-on le supposer, mais il n'en reste malheureusement aucune trace. L'expérience d'ailleurs fut sans lendemain.

Par la suite, Parayre collabora avec des amis décorateurs-ébénistes. Ainsi en 1924, il réalise pour Maurice Alet une entrée de serrure en ivoire représentant un nu féminin et destinée à un chiffonnier. Plus tard, il travaille pour André Arbus qu'il avait eu comme élève à l'Ecole des Beaux-Arts de Toulouse. Le décorateur partageait le même idéal artistique que son maître dont il vantait "l'enseignement fondé sur le respect d'un art classique selon l'esprit". Au lendemain de la seconde guerre mondiale, il fait appel à Parayre pour réaliser des consoles d'accotoir en forme de sirène, destinées à des fauteuils ou canapés, ainsi que des luminaires en terre cuite (bougeoirs, torchères, appliques) représentant des nus féminins. Parayre continue à produire quelques ornements de cheminée figurant parfois des personnages mythologiques. Ces objets, ou même des statues, ornaient le plus souvent les appartements-témoins d'Arbus.

Auparavant, Parayre avait dessiné le carton d'une grande plaque de verre gravé, présentant deux femmes au bain, et destinée à déco-rer le pavillon du Languedoc, lors de l'Exposition universelle de 1937.

Henry Parayre a reçu un enseignement qui a toujours privilégié les arts dits mineurs, c'est donc en tout logique qu'il réalisa des objets décoratifs, au même titre que ses œuvres d'art, et ceci durant toute sa carrière.

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En découvrant la vie et l'œuvre de Parayre, l'on s'aperçoit très vite que l'artiste s'inscrit à merveille dans son temps. Il réalise un parcours des plus classiques, comparable à celui de nombreux sculpteurs de l'époque.

En effet, Parayre grandit dans l'atelier artisanal familial où il s'initie très tôt à l'art de la forme. Après un enseignement provincial, le jeune sculpteur tente sa chance à Paris en prenant notamment des cours chez un maître de "l'ancienne école". Il y apprend une certaine technique mais il s'adapte mal à la capitale et à ses milieux intellectuels.

Si Parayre a reçu un très bon accueil de la part de la critique parisienne grâce à ses envois à la galerie Billiet ou aux Salons des Indépendants et d'Automne, il s'est imposé de façon beaucoup plus remarquée à Toulouse. Lui, d'origine modeste, qui semblait isolé à Paris, va s'intégrer à merveille dans la vie intellectuelle et artistique toulousaine. En quelques années, il s'investit d'abord dans le Salon des Artistes Méridionaux, puis fait partie du "groupe des XX" et côtoie un grand nombre d'amateurs d'art. Assez vite il s'impose comme le chef de file de la sculpture toulousaine; il reçoit alors plusieurs commandes officielles de la Ville de Toulouse. Il transmet aussi son savoir, en qualité d'enseignant à l'école des Beaux-Arts, à de nombreux élèves.

Il rompt avec la longue tradition toulousaine d'art académique, ce qui lui vaut d'être qualifié pour cette raison de "révolutionnaire" par Jean Girou et certains autres. La Révolution est tout de même de "velours" puisque Parayre n'emprunte jamais les courants d'avant-garde. Sa liberté, son indépendance le conduisent à créer des modèles qui s'inscrivent dans un cadre classicisant. Il a comme maître Joseph Bernard et surtout Aristide Maillol. A leur suite, il privilégie un art sobre, mesuré, rempli de quiétude dans ses nus féminins. Leur construction est d'une grande stabilité et les détails anatomiques, les traits de visage ou même la coiffure restent discrets; ils ne relèvent jamais de l'anecdotique de peur de nuire à l'idée d'ensemble, à "l'expression intérieure" du personnage. Il en va de même pour l'art du portrait. l'artiste synthétise en une seule image l'expression intérieure du modèle.

En fait, le style de Parayre se résume à merveille et de façon amusante à travers un texte élogieux écrit de sa propre main à propos d'Aristide Maillol. Parayre laisse transparaître ici tout ce qu'il a voulu reprendre à son compte, à sa façon. Voici par exemple les termes employés à propos d'une de ses œuvres: "admirable densité", "sereine dans la juste mesure des volumes essentiels", "les grandes œuvres, par delà les embûches du pittoresque, atteignent au permanent"...

Les points communs avec Despiau et Wlérick sont nombreux également, Parayre fait partie de ces sculpteurs artisans qui, comme beaucoup de ses collègues, dessine énormément, sélectionne avec beaucoup d'attention les matériaux des futures œuvres, privilégie la finition de la sculpture, étape ultime et capitale. Il polit lui-même les bois ou les pierres, réalise la patine si délicate des bronzes ou martèle minutieusement des plombs. Son art apparaît donc, de façon assez logique, comme un art décoratif, sans qu'il y ait là le moindre sens péjoratif, ce qui faisait dire à Jacques Guenne à l'occasion de l'exposition de l'art indépendant de 1937, de façon un peu sèche: "Parayre, amoureux de belles matières, sculpteur de chambre".

Parti à la retraite à la fin de l'année 1941, Henry Parayre avait pleinement trouvé son art à partir de 1921-1922. L'artiste est donc bien un sculpteur de l'entre-deux-guerres. Il se rattache au courant qui avait débuté dans les années 1910 pour atteindre son apogée à la veille de la seconde guerre mondiale et que l'on a qualifié souvent "d'Art indépendant" .

Au lendemain de la guerre, les tendances artistiques vont prendre une direction toute autre, laissant souvent de côté l'art figuratif. Cette nouvelle orientation mettra définitivement la production de Parayre à l'écart et la fera plonger dans l'oubli. Dans les années 80, un nouvel élan d'intérêt pour l'art de cette période d'avant-guerre, avec en particulier l'engouement pour le mobilier Art déco, a permis de redécouvrir une petite partie de son œuvre.

Laurent FAU

 NOTES:

1. L'auteur, arrière-petit-fils de l'artiste, a soutenu un memoire de maîtrise consacre à Henry Parayre sous la direction de M. Louis Peyrusse. maître de conférence à l'Universite Toulouse-Ie-Mirail en octobre 1997. Cet article est la synthèse de ce travail.
2. P. Lespinasse, Henry Parayre, statuaire décorateur, collections de "La Region", imprimerie régionale. Toulouse, p. 11.
3. L. Rivet, La vie artistique à Toulouse, 1888-1939, doctorat d'Etat d'histoire de l'art,
Universite Toulouse-Ie-Mirail, 1989, p. 778.
4. P. Mesple, "Le sculpteur Henry Parayre", L'Auta, n° 377. fevrier 1971. p. 41-45.
5. L. Rivet. op.cie.. p. 778.
6. Archives de l'Ecole des Beaux-Arts de Toulouse. dossier Parayre.
7. Imprimerie Berthoumieu, Toulouse, 1910.
8. L. Rivet. "La societe des artistes méridionaux de 1905 à 1939", Revue de Comminges.
t. XCVII, 1984. p. 541.
9. H. Parayre. Rapport général repondant au questionnaire pose par M. le sous-secre-taire d'Etat aux Beaux-Arts et presente au Comite Regional des Arts appliques du centre de Toulouse. imprimerie de la Presse, Toulouse, 1917,8 p.
10. R. Peyre. "Les faïenceries de Martres-Tolosane", Bollettino dei museo internazionale delle ceramiche in Faenza. 5" annee, fasc. 1. gennaio-marzo 1917. Catalogue de l'Exposition
d'Art Moderne des Artistes latins, 1921-1922. Toulouse, Palais des Arts.
11. Comme l'indique son livret militaire, Parayre fut réforme le 15 decembre 1914.
12. Marcel-Lenoir. 1872-1931, catalogue d'exposition du musee Ingres. Montauban,
1994. p. 22.
13. Archives familiales: courrier de Marc Lafargue à Parayre. non date.
14. Archives nationales, F 21 4254. Archives du musée des Augustins à Toulouse,
dossier Parayre.
15. Pour l'année 1923. Exposition de sculptures de Henry PARAYRE Catalogue de la Galerie Joseph Billiet. catalogues du Salon des Artistes Méridionaux du Salon des Independants, du Salon d'Automne.
16. L. Rivet. op. cit.. note 9.
17. Parayre et Arbus sont les seuls représentants toulousains à l'Exposition Universelle
de Bruxelles de 1935.
18. Courriers conserves dans les archives familiales.
19. y. Brunhammer, André Arbus. architecte-décorateur des années 40. éditions Norma.
Paris, 1996.
20. S. Fumet, Marcel-Lenoir, 1872-1931. catalogue de la galerie Marcel-Lenoir, Paris. 21. Archives familiales. courrier non date.
22. Archives familiales, courrier non date.
23. H. Parayre, La Petite Gironde, 27 mai 1931.
24. Propos tenus par S. Fumet lors du Compte-rendu du Salon d'Automne de 1919. 25. Janvier/février/mars 1917, V. 1.
25. Janvier/février/mars 1917 V.1

 


Henry PARAYRE

par Paul Fierens

LES ÉCRIVAINS RÉUNIS 

1928

 

Henry PARAYRE  

1979-1970

Laurent FAU

(Petit-fils de l'artiste)

192 pages

29x25 cm

Éditions Chemins d'encre.

Voir "Jeunesse" p.54 et 137