logo

Pierre-Marie POISSON

 

  Pierre-Marie POISSON
 d'après l'Ouvrage

  "SCULPTEURS DE CE TEMPS".
de Jacques BASCHET

 

"C'est à soixante ans que je me suis senti le plus jeune", m'a, au cours de ma visite, déclaré Pierre Poisson, avec la fierté d'une verte vieillesse. Dix années sont venues s'ajouter à ces soixante ans, et cette ardeur de vie est loin de sembler amoindrie. Poisson a blanchi, mais il est droit, porte la tête haute, a le pas vif, et la joie qu'il tire de son art éclaire son visage viril. Il va et vient dans son atelier, me parle à bâtons rompus et c'est moi en écrivant, qui m'applique à mettre de l'ordre dans ses souvenirs et ses explications. Il est né à Niort le 19 Novembre 1876, dans ce pays calme du Poitou, aux lignes mesurées. Entraîné par des amis, lors de ses dix sept ans il entre à l' Ecole des Beaux-Arts de Toulouse. Là dans cette ville du Capitole, il s'accorde aux accents sonores des enthousiasmes. Et, de fait, je découvre en lui deux hommes; l'imaginatif, prompt, hardi, fixant d'un jet ses idées dans la glaise, et puis le réalisateur réfléchi revenu à la discipline, obstiné, à la poursuite du définitif. Nous verrons l'oeuvre tout à l'heure.

   De Toulouse il vient à Paris, tente d'entrer à l' École de la rue Bonaparte, échoue, n'insiste pas et se lance avec courage dans la vie. Quelques plâtres remarqués au Salon le conduisent à trente-deux ans à la Villa Abd-el-Tif, cette Villa Médicis d'Algérie par laquelle sont passés tant d'artistes de mérite. L'Afrique le retient six ans: il y sculpte des danseuses dont les balancements créent des volumes ondoyants. Puis il rentre à Paris.

 "Cette tâche remet les artistes en présence de la grande tradition de tous les temps, celle où la sculpture, sans renoncer totalement à l'oeuvre isolée, trouvait dans son union avec l'architecture ses réalisations les plus parfaites, les plus grandioses, les plus émouvantes et, de ce fait, les plus accessibles au peuple."

 J'ai trouvé dans une plaquette sa profession de foi. Qu'on me permette d'en citer une page. Dans sa sincérité elle nous aidera à définir son art:
  "Il me paraît nécessaire de dire que le trouble spirituel où se débattent les artistes d'aujourd'hui provient pur la grande part, sinon uniquement, de ce que depuis longtemps on méconnaît une vérité sociale et humaine. Cette vérité est que l'oeuvre d'art ne trouve son objet et son accomplissement que dans la joie nouvelle qu'elle apporte au hommes, au plus grand nombre possible d'hommes...
  "Il convient en premier lieu que l'artiste cesse de se considérer comme un être d'exception. Nous sommes d'abord des artisans, récompensés avant tout de notre tâche par la joie de vivre du plus beau métier. Nous devons nous dire que nous avons reçus la plus belle part, la plus exaltante: celle  d'orner et d'embellir la vie, de façon que tous les travailleurs puissent goûter dans leurs loisirs une joie stimulante, une joie où ils retrouveront l'équilibre et l'harmonie, rompus par un dur travail de production mécanique...

   De cette déclaration retenons la condamnation de l'hermétisme en art. Cela est important. Le sculpteur, comme le peintre ou le musicien, doit créer pour être compris de tous, apporter de la joie au plus humble. Non pas en flattant les ignorances, les plats instincts, mais en s'adressant à ce qu'il y a de meilleur dans l'homme. C'est ce qu'avait compris le moyen âge. reprenons exemple sur les imagiers de nos cathédrales en unissant la sculpture et l'architecture.

 - Nous ne sommes que des artisans, affirme avec conviction¨Poisson.

    Cette idée, il me la développe avec feu. Les artistes depuis cinquante ns ont été conduits dans une voie trompeuse par les Salons, les Galeries. Ils ont été amenés à créer des oeuvres isolées, sans destination, pour le seul plaisir des amateurs, des dilettantes, en oubliant le vrai but de l'art.

 Et je serais tenté de le prendre au mot quand je le vois dans sa longue blouse blanche et qu'il me parle de son métier - car il ne rougit pas du terme - si simplement, sans vantardise.

  Sa grande oeuvre, celle où il a mis toute sa foi, est le monument aux Morts du Havre. Par un hasard miraculeux il est resté debout, intact, dans la ville en ruine. Du monument se dégagent surtout deux figures, "la Victoire" et "la Douleur", l'une s'élançant à l'avant d'une proue qui rappelle la destinée du Havre, l'autre écrasée, symbole des malheurs et des deuils.

 

 

Pierre-Marie Poisson: Haut-relief: "La Jeunesse" Exposition Universelle de 1937-

_____ Jardin du Trocadéro _____

  Ce n'est que par exception que l'artiste s'est résigné à réaliser des oeuvres isolées, comme la Baigneuse du Musée d'Art moderne ou quelques bustes. Tout ce qu'il a créé avait sa destination : les Porte-lumières du Collège de France, la Fontaine  de Dreux, la Foi et l'Espérance de l'église Saint-Nicolas-du-Chardonnet, le grand ensemble placé au bas du château d'eau du Palais de Chaillot, le Saint Mathieu et l'Ange, groupe auquel il travaille actuellement pour l'église Saint-Gervais. Et ces bas-reliefs: le Commerce maritime pour le paquebot Normandie; le motif décoratif de la piscine de Luxeuil.

  Tout en m'énumérant ses créations, Poisson m'avait amené devant une grande maquette en plâtre que terminait un ouvrier, la spatule en main. C'était la façade d'une maison destinée à servir de modèle pour la reconstruction d'Orléans. L'artiste est appelé à décorer l'angle arrondi de cette maison d'un bas-relief rappelant les motifs décoratifs du style tourangeau. Le sujet sera les Trois Grâces dominées par l'Ange de la liberté, souvenir et symbole de la Libération. La maquette est là pour servir d'échelle à la composition du sculpteur. L'architecte vient d'arriver. En ma présence plusieurs projets de motifs sont présentés. J'assiste ainsi à la genèse d'une oeuvre. C'est d'abord une esquisse minuscule de quelques centimètres, une idée fixée dans la glaise et née de l'inspiration. Une autre suit, de dimension double, où la forme se précise, puis c'est une troisième, au seizième de l'exécution. Est-ce la dernière ? Je n'en suis pas sûr. L'artiste ne se déclare pas satisfait. Il cherche encore.

 Un projet est-il adopté qu'intervient alors le modèle vivant. Les modèles, devrais-je dire, car, que Poisson sente une faiblesse chez l'un d'eux, il en change, cherchant en plusieurs corps la forme parfaite. Des dessins l'aident à poursuivre la ligne, un trait à la plume, ineffaçable, sans reprise. Il n'y a pas ainsi de compromis. C'est la sécheresse d'une affirmation. Et c'est la vie.

Avant de quitter l'atelier, je découvre une tablette, à l'écart, toute une série de petites figurines, premières pensées d'oeuvres en gestation. C'est un Olympe en réduction, un Apollon maître des arts, entouré de la charmante théorie des Muses, gracieuses silhouettes modelées hâtivement et que je retrouverai statuettes, fines, pleines de rythme.

 Et comme je remercie l'artiste de son accueil et le félicite sur le son atelier ouvert sur des jardins fleuris, il me dit:
  -Je fais mon métier simplement...
   "Noble parole qui achève de peindre l'homme."  
  

  

"ÈVE"

Bronze patiné H: 44 cm

  Exposée Salon des Tuileries - 1949 -
  Notes de lectures sur le Sculpteur P-M POISSON

ART et DÉCORATION DE SEPTEMBRE 1926
LA SCULPTURE MODERNE ( C.C.V.I.A. PARIS 1931)

 ___________________________________________________________________________________________________________________

 

    Pierre-Marie POISSON 
"Le plus gai des sculpteurs Français"

 

  Pierre Poisson, le plus gai de nos sculpteurs, celui qui peut-être compte le plus de sympathies chez les artistes et les personnes qui vivent autour d’eux, l’animateur tout en esprit et mesure des joyeuses réunions amicales.

 Il ne semble pas futile de rappeler ici ces traits bien connus du caractère de Pierre Poisson, ni d’insister sur sa gaieté foncière. Son art pourrait se définir de la même manière puisque, déclare-t-il volontiers, la sculpture lui paraît une forme de la joie, pour lui d’abord, mais aussi suivant son vœu, pour autrui. Joie ne signifie point insensibilité ni vulgarité. L’ode sublime : O joie, immense joie ! en est un témoignage pathétique et les déchirements les plus romantiques ne peuvent en assouvir l’écho. Aussi j’aime chez Poisson cette identification de la joie et de son art, ce qui délasse et divertit de ces enfantements dramatiques où se complaisent verbalement certains artistes.

 Poisson a raison. C’est l’admiration collective qui porte les grandes œuvres plus encore en art qu’en littérature. Cette compréhension des rapports de l’œuvre et du public devait naturellement le conduire à la statuaire monumentale. Peu discernable au début de sa carrière, cette tendance deviendra l’élément essentiel de son beau monument du Havre. Elle en constitue l’armature spirituelle et le relie directement à la tradition française. Mais avant d’arriver à cet heureux épanouissement de ses dons, l’artiste parcourut un long chemin et, il faut bien le dire, rien n’annonçait dans ses recherches le futur sculpteur du Havre, si ce n’est le goût des effets d’ensemble et de l’architecture.

 Plus que la musique encore la sculpture lui semble l’art qui s’adresse à tous. S’il n’en est par malheur plus ainsi de nos jours, les artistes et le peuple en souffrent gravement. En dépit de notre surcharge de culture, j’en sais qui donneraient beaucoup pour éprouver le ravissement des illettrés du treizième siècle devant les belles histoires que leurs frères privilégiés écrivaient pour eux dans la pierre. “ Quand on pense, dit Poisson, qu’il y a eu un Gabriel pour composer l’admirable place de la Concorde ; que chacun, passant auprès du piédestal des chevaux de Marly, peut croire, avec un peu de sensibilité et d’imagination, que tout cela existe pour lui ; comment, exalté par tant de noblesse et de beauté, ne peut pas se croire soi-même un prince ? ”

  Vers l’âge de dix-sept ans, la sculpture devint pour Poisson un but fixe qui rallia les efforts et les désirs d’une jeunesse plutôt dispersée. Diverses circonstances le dirigèrent alors vers Toulouse. Le jeune Poitevin réaliste, enjoué et fin qu’il était  resta quelque temps éberlué, puis ravi de l’exubérance et du tumulte méridionaux. Il passa trois ans dans la ville rose sans apprendre grand chose en fait de sculpture, mais depuis lors la vie lui apparut avec une vibration nouvelle et joyeuse. Il vint ensuite à Paris et fréquenta l’atelier de Barrias où il rencontrait Despiau. On pense bien qu’ils furent deux mauvais élèves. Heureusement. La plaisanterie dura un an, beaucoup trop pour qu’elle ait eu quelque saveur et l’on ne s’étonne point qu’elle n’ait laissé chez l’un et chez l’autre que de mauvais souvenirs.

 Des œuvres de début de Poisson, il faut signaler un nu de femme en bronze ( au musée Galliera ) que Bourdelle goûta fort. Cette statue montre évidemment que le jeune sculpteur voyait la forme à travers les souvenirs des musées et de la Renaissance. Erreur toute naturelle qu’explique trop l’absence d’enseignement véritable de l’époque, absence que le musée pouvait le mieux suppléer. C’est à cette influence du passé qu’il faut attribuer dans les travaux de l’artiste de cette période un goût prédominant pour le fini, le bel aspect de la matière, lisse comme un miroir ténébreux, et les belles patines. Ces préoccupations, que les modernes méprisent, gardent leur prix, pourvu qu’elles ne s’exercent pas au détriment de la plénitude et de l’expression des formes. Elles ne peuvent jamais être bonnes conseillères pour de jeunes artistes, si doués soient-ils.

 Le souci d’une présentation “ artistique ” se remarquait jusque dans le haut du piédestal quadrangulaire qui porte cette statue. Son sommet forme un chapiteau décoratif dont les quatre têtes d’angle sont reliées par un bandeau de fleurs enrubannées, surcharge tout à fait dans le goût de l’époque. En tout cas, ce désir de perfection, tandis que régnait une tendance au coup de pouce et aux aspérités d’exécution dont Rodin lui-même n’évitait pas toujours l’excès, indiquait chez Poisson une volonté personnelle qui ne demandait qu’à trouver sa voie.

  Un "Faucheur aiguisant sa faux" suivit. Bien campé, sobre d’effets, il se rapporte aux préoccupations esthétiques et sociales que Dalou et Constantin Meunier portaient alors à leur plus haut degré. Sur le socle, quatre bas-reliefs retraçaient divers épisodes de la vie du paysan. Cette œuvre demanda un gros travail à l’artiste. La tête notamment subit des transformations radicales : le portrait devenait un buste qui n’était pas sans réminiscence. Mais il y avait dans l’ensemble de la jeunesse et de la décision. En outre, le sculpteur abordait des problèmes nouveaux et s’attaquait au bas-relief avec une juste compréhension.

  Poisson n’attache plus d’importance à ces essais qu’il multipliait dans des voies différentes. Ne partageons pas cet excès de sévérité. Dans ces premières figures on remarque déjà un désir d’architecture et d’ensemble décoratif, un goût intelligent et mesuré qui décèlent une aptitude réelle à la statuaire monumentale, aptitude dont l’artiste lui-même n’appréciait peut-être pas encore toutes les possibilités.

 En effet, boursier d’Algérie peu de temps après, il envoie d’Abd-el-Tif des statuettes arabes où l’obsession des belles surfaces du métal enserre comme dans un corset la spontanéité de ses maquettes. Ainsi il recule sur lui-même et sur son Faucheur. Peu à peu pourtant il revient à des préoccupations plus proprement sculpturales et ses dernières statuettes d’Algérie marquent une évolution décisive vers le caractère et la recherche de volumes et de proportions. Les sujets orientaux, ou plutôt nord-africains, dont Théodore Rivière avait tiré des bibelots précieux et de grande vogue, étaient en voie de se hausser à la qualité de statuaire véritable grâce aux efforts de Poisson, lorsque la guerre survint et arrêta net cet essor.

La paix revenue, Poisson, comme tant d’autres, se mit en quête de monuments à exécuter. Deux très modestes, dont l’un pour la ville de Niort, lui furent d’abord confiés. D’une ordonnance volontairement simple, ils ne donnaient guère de prétexte à la sculpture. Mais le monument pour la ville du Havre allait lui permettre de manifester pleinement ses dons et de réaliser une œuvre considérable, probablement la plus belle de toutes celles que la guerre inspira. Et beaucoup, même chez ses amis, furent étonnés d’une révélation de cette envergure. Il n’importe pas ici de revenir sur les péripéties désagréables et peu dignes qui précédèrent la commande définitive, bien que Poisson fût classé en tête des concurrents. Tout le premier il les oublia pour mieux se consacrer, durant quatre années, à l’exécution de son projet définitif, résultat de sept maquettes successives longuement étudiées.

 Les conditions de lieu (une vaste place rectangulaire sans architecture déterminée ) et de programme (six mille noms à graver sur le pourtour du monument ), l’importance de la somme allouée ( un million de francs ), déterminèrent Poisson à concevoir un monument aux grandes proportions, de forme générale simple et d’une seule masse, dont les diverses silhouettes fussent à elles seules l’architecture.

  D’où ce fort soubassement de granit mesurant dix mètres de longueur sur cinq de largeur et trois de hauteur, où les colonnes de noms entre de larges traits de lumière font la plus émouvante décoration. Sur ce socle s’élève le groupe sculpté qui dépasse dix mètres de haut. Voilà le cube de pierre considérable qu’il fallait organiser comme architecture et animer de multiples personnages plus grands que nature.

  Le monument se  détachant sur un bassin du port,  une Victoire puissante en forme de proue battue des vents, les ailes hautement déployées en arrière, se présentait de face et participant en quelque sorte au caractère local. Sur le côté droit, le Génie guerrier. La Victoire appuie son bras vigoureux sur l’épée droite d’un jeune soldat dont elle maîtrise l’ardeur désormais sans but. Derrière lui, un de ses camarades, assis sur le sol, expire, tandis qu’un autre plus loin fait le geste de combattre. Ainsi se trouvent clairement symbolisés les trois monuments essentiels de la bataille : le combat, la mort, la Victoire. Sur le côté gauche, le Génie de la paix que représentent un pêcheur ( autre allusion à la vie du grand port ), une femme assise qui se détourne pour lui offrir du raisin, tandis qu’une seconde femme élève un tout jeune enfant au dessus des épis du fond. La face opposée à la Victoire montre une Douleur aux longs voiles, accompagnée d’une veuve et d’une fiancée éplorées.

 Tels sont, brièvement décrits, les quatre thèmes abordés par l’artiste et qui sont comme les quatre strophes d’un chant inscrit dans le granit. Le danger était de tomber dans une sentimentalité vulgaire ou dans une emphase ridicule. Disons tout de suite à la louange de l’auteur qu’il s’est haussé à un lyrisme grave, digne de ces sujets d’un beau sentiment humain, mais un lyrisme plastique avant tout.

 Ses ailes sont purement symboliques, comme le vaste manteau que les Primitifs donnaient à la Vierge pour abriter ses fidèles. Il faut louer l’humanité vraie de cette Victoire, si hardie de conception.

 Ce groupe de douze figures colossales affirme sous la ligne dominatrice des ailes une unité grandiose qui commande le rythme apaisé des deux compositions latérales. Aussi pourrait-on le considérer comme un haut-relief  à quatre faces remarquablement liées les unes aux autres. La Victoire n’est surhumaine que par ses grandes proportions. Femme, elle sait bien le prix douloureux d’une gloire payée de trop de sang ; son plus grand désir aspire à la paix. Plutôt que de triompher il s’agit de vivre, et déjà elle prévoit que cela seul demandera encore beaucoup de sacrifices. Et c’est bien ainsi, dans sa décevante vérité la Victoire de 1918. Vivre suffit à son orgueil. Cette Victoire si humaine, pour la première fois, est une mère et non plus cette jeune déesse insensible qui ne touche la terre que pour cueillir le baiser vermeil des héros crachant leur sang.

  Les autres parties se rattachent volontairement à la tradition monumentale française, à Rude notamment comme on voit sur la face du Génie guerrier. Pour rester clair, accessible au plus grand nombre, Poisson, comme l’auteur de la Marseillaise, emprunte sans hésiter au vocabulaire classique de la sculpture, mais il lui donne un accent personnel qui touche le cœur et satisfait l’esprit. Sa mesure obéit aux lois de la plastique sans refroidir l’expression. La Douleur rappelle la sculpture funéraire du quatorzième siècle avec une liberté qui sait éprouver à nouveau un sentiment éternel. Quant à la face du Génie de la paix, elle s’apparenterait plutôt aux rythmes de sérénité, aux figures amples et heureuses de Puvis de Chavannes. Mais il fallut fondre tout cela en une inspiration unique, sous peine de sombrer dans le disparate et d’aboutir à un résultat hétéroclite. Le mérite de Poisson est d’avoir vibré à l’unisson de ces lyrismes divers et de leur avoir donné un ton émouvant qu’ils ignoraient. Exactement, dirais-je volontiers, comme il sait donner un accent inexprimable aux vieilles chansons qu’il chante pour la grande joie de ses amis.

 Et voilà pourquoi depuis Rude on ne connaît pas en France, dans l’ordre monumental, d’œuvre aussi importante que le monument du Havre. Il y a du souffle dans cette masse de pierre ; les formes soumises à une organisation sévère s’épanouissent en volumes larges, d’une éloquence robuste qui rejette des raffinements et des recherches sans objet ici. Que Poisson se réjouisse : fidèle à son vœu il a réalisé une œuvre qui ne peut manquer de dispenser une joie noble à ceux qui la contemplent.

 Après ce travail considérable, Poisson s’adonna à des ouvrages divers. Doué d’une précieuse faculté d’assimilation, il sut s’adapter aux programmes les plus opposés.  de la Cour des Métiers de l’Exposition de 1925 ; une décoration florale pour un tombeau de granit, curieuse par l’abondance d'invention. C’est ainsi qu’on lui doit les quatre bas-reliefs de la fontainence d’invention ; des figures nues ; des bustes ; des projets de médaille ou de décoration pour immeubles ; des marteaux de portes. Partout, il apporte ses qualités d’intelligence, de mesure, de sentiment et d’imagination.

  Il faut ajouter qu’il reste aujourd’hui un beau décorateur en disponibilité et qui n’attend qu’une nouvelle occasion de se réaliser dans toute sa plénitude  

  H.A. MARTINIE.

 

  ________________________________________________________________________________________________________ 

 

Pierre-Marie POISSON

  LA SCULPTURE MODERNE 

 C.C.V.I.A. Paris 1931

 

 M. Ernest Tisserand , dans une fort jolie étude consacrée à Pierre POISSON que notre jeune école de statuaire française « qui se centrerait à peu près sur le nom de Pierre POISON », prendra sans doute dans l’histoire de l’art français une place aussi importante que ces maîtres de notre  dix-huitième siècle, Pigalle, Bouchardon, Lemoyne et Falconet. Et Tisserand d’ajouter que POISSON serait fort bien, s’il le voulait, le théoricien dudit groupe, étant d’une remarquable clairvoyance critique sachant exactement ce qu’il doit éviter et le but à atteindre.  Mais aller donc demander à un artiste,  foncièrement plasticien, d’abandonner l’ébauchoir pour le stylo ! Les peintres aiment écrire, ils écrivent parfois trop ! … le sculpteur,   plus “ ouvrier ”, plus silencieux s’en tient à ses outils usuels.  Rodin me dira-t-on…Mais d’abord les  propos de Rodin, réunis en volume, ont été rédigés par des secrétaires où des auditeurs extasiés. Bourdelle ? En effet le regretté Bourdelle écrivait volontiers en un pathos apocalyptique d’ailleurs, qui ne servira guère sa légitime gloire.   POISSON se borne à être un sculpteur attaché à dégager, à force de foi et d’amour, les vérités que lui suggère le modèle vivant. Discipliné par volonté plutôt que de nature, Pierre POISSON ne fait point fi du « programme », c’est à dire des indications précises de la « commande ». Au contraire il lui plaît de se plier aux  exigences du travail imposé, et de mettre d’accord  la liberté de son imagination créatrice avec les données du problème à résoudre. On l’a bien vu lorsqu’il réalisa, après la guerre - et c’est sans nul doute le plus beau monument commémoratif que la guerre ait inspiré – le célèbre édifice funéraire du Havre. Cet ouvrage, de proportions considérables, - 10 mètres de long sur 5 de large et 6m de haut – se réclame, a-t-on pu dire avec justesse, de la tradition monumentale de RUDE. Il mérite cet honneur par la coordination des lignes maîtresses qui déterminent l’architecture des quatre faces, par l’ équilibre, le style des formes qui s’allient heureusement au pathétique du sujet . 

 Or, POISSON, exécutant ce groupe qui vit verser tant d’encre,(la presse artistique dut s’employer à fond pour faire comprendre à l’édilité havraise qu’elle était en présence d’un chef-d’œuvre), se conformait, se soumettait aux nécessités dictées par l’emplacement où s’érige maintenant l’édifice. Après cet effort magnifique, POISSON ne s’arrêta pas en si bon chemin ; dans les figures allégoriques pour le Trans-Atlantique Ile-de-France,POISSON se revèle le plus fidèle disciple de la tradition décorative française ; mais toujours, en ces figures dites de style, le sentiment allègre de la réalité atteste  l’humilité du jeune maître devant l’objet. Entre temps, Pierre POISSON, se souvenant de ses débuts, lorsque, bénéficiaire de la bourse d’Algérie, il modelait de menues et graciles statuettes de ballerines arabes, expose dans les Salons de portraits, des nus, des médailles qui lui ont valu une affectueuse et unanime admiration.  
 

 

 Louis VAUXELLES.

 

 ____________________________________________________________________
 
 

 Pierre-Marie POISSON
 

 
 
  Il étudie au lycée de cette ville puis au collège Toutes Aides de Nantes.

  De 1893 à 1896 il est élève de l'Ecole des Beaux-Arts de Toulouse; il complète cet enseignement aux Beaux-Arts de Paris, dans l'atelier de Barrias.

  Il commence à exposer ses oeuvres en 1899 à la Société des Artistes Français.

  Il obtient en 1907 une médaille d'honneur au Salon des Artistes Français, les encouragements de l' Etat et une allocation de mille francs pour un séjour à la villa Abd-el-Tif en    Algérie. Il y séjournera six mois jusqu'en 1914.

 Après la Grande Guerre, il collabore à la Compagnie des Arts Français avec Sue et Mare. Il est fait chevalier de la Légion d'honneur en 1923.

 L'art de Poisson est multiple; l'art monumental, le buste, la médaille, tout l' intéresse.

 Il recherche l'alliance de la sculpture décorative et de l'architecture, l'adaptation des lignes à leur environnement, monumental ou miniature.

 1922, la ville de Niort lui commande un monument aux Morts situé sur l'esplanade du donjon. Il crée en 1925 le monument aux morts du Havre, considéré comme son chef-        d'oeuvre.

 Il participe à diverses oeuvres décoratives: salon du Paquebot Ile-de-France, fontaine du Trocadéro à Paris, sculptures pour la façade de Saint-Nicolas-du-  Chardonnet...

 En 1935 il crée deux bas-reliefs pour la salle à manger du Normandie.

 Il travaille jusqu'en 1951, année ou il crée une de ses dernières oeuvres, la Fontaine de la guérison, située boulevard Saint Michel à Paris.

Pierre-Marie POISSON s'éteint à Paris, le 11 janvier 1953.

 

 LA PÉRIODE ALGERIENNE.

    La villa Abd-el-Tif, créée en 1907 par Monsieur Jonnart, devait permettre aux peintres métropolitains d'étudier l'exotisme de la vie algérienne et de s'ouvrir à une civilisation extra-  européenne. Jusqu'alors les artistes séjournaient surtout en Italie, notamment à la Villa Médicis.

  Pierre-Marie POISSON découvre entre autres, Bou-Saada et se passionne pour l'ethnie Ouled-Naïl. Les tuniques des femmes, leurs danses vont inspirer toute cette période: il    acquiert ici le sens du mouvement et du drapé.

 Il exécute un certains nombre de sculptures sous le titre génerique de Danseuses; elles sont caractérisées par le drapé, le jeu des voiles sur le nu des corps.

 Pierre-Marie POISSON passera les six mois d'été à Bou-Saada jusqu'à la Grande Guerre, qui mettra fin à ses séjours algériens.

 

 
  POISSON P-M "Jeune fille Ouled-Nail"
Epreuve en bronze à double patine vertet frotté or.28 x 23,5 cm.

  Cire perdue / Cachet Valsuani à la main de Fatma. Numeroté 2  /

S.Richemont: "Les salons des artistes coloniaux", "Dictionnaire des sculpteurs'.
Les Éditions de l'Amateur, Version reproduite Planche IV.
 

   Pierre-Marie POISSON ET LES PAQUEBOTS.

   En 1912, il crée son premier bas-relief décoratif, la Fête chez les Ouled-Nail. Il est destiné à l'ornementation de la salle mauresque du paquebot France.

 II participe avec le sculpteur Pommier, à la décoration du paquebot Ile-de-France lancé en 1927.

  Pour le grand salon de ce bateau, il crée deux des quatre sculpteurs symbolisant l'Aisne, l'Oise, la Marne et la Seine; le modèle en plâtre patiné est présenté dans cette salle.(*)

  Il travaille également, avec Delamarre, Drivier et Pommier, aux bas-reliefs de la salle à manger du paquebot Normandie lancé en 1935.

  

Poisson Pierre-Marie: 37 X 28 cm hors socle.
Cachet Fondeur Valsuani. 
Marbre de Bénou.
 
 
 (*) Musée Municipal Bernard d’Agesci / 79000 Niort (France)