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Un article d'époque

 

 
 
LA SCULPTURE VIVANTE D’AUJOURD’HUI
 
par Jacques Guenne
 
 

  

 

Note : Les sculpteurs qui figurent à l’Exposition du Petit Palais ont leur nom précédé d’un astérisque *

 Le public français est indifférent à la sculpture. Et comment pourrait-on s’en étonner, quand on voit les meilleurs esprits, et Baudelaire lui-même, montrer la plus grande incompréhension à l’égard de cet art majeur.

  On sait quel intérêt passionné je porte à la peinture. Et bien, je n’hésite pas à dire, qu’à toutes les époques de son histoire, la France a été plus grande encore par ses sculpteurs que par ses peintres. Songez aux admirables tailleurs de pierres qui, dès la fin du Xème  siècle ont orné les tympans des cathédrales. Songez à l’Apocalypse  de Moissac, à la Pentecôte de Vézelay, aux Chapiteaux de Cluny, à ces images naïvement soumises à une hiérarchie  sentimentale, à cet art hiératique obéissant aux injonctions de l’architecture, comme l’enluminure se soumettait à l’évolution des textes sacrés. Songez à  l’enthousiasme qui s’empare de la sculpture quand la cathédrale, délivrée de la pesanteur romane, s’ouvre à la lumière. Rappelez-vous la figure du Christ du portail royal de Chartres, les damnés de la cathédrale de Bourges. Voyez comment l’idée de beauté avant la Renaissance, s’empare du sentiment chrétien. Regardez, à Senlis, le réveil de la Vierge, à Reims, le Christ admirable et le beau Dieu d’Amiens. Avouez que Claus Sluter, avec l’école réaliste de Bourgogne rivalise heureusement, au XVème siècle, avec l’école de peinture d’Avignon. Quel peintre, au début de la Renaissance, vaut les imagiers de l’école de Beauneveu et Michel Colombe ? Les Clouet effaceraient-ils le prestige de Jean Goujon, dont la Diane a toute la grâce et la mesure de la France ? Au XVIIème siècle,  voyez combien les meilleurs portraitistes de la cour faiblissent auprès de ces colosses : Coustou et Coysevox. Que peut Le Brun et toute sa pompe devant le tumulte de Puget ? Si le XVIIIème siècle pictural vaut par Chardin,  Boucher,  Watteau et Fragonard, Houdon ne les éclipse-t-il pas tous  par l’universalité de son art ? Et, auprès du plus grand portraitiste de tous les temps, n’oubliez ni Pajou, ni Caffieri, ni Pigalle, ni Lemoyne, ni Falconet lui-même qui vaut bien un Nattier. Le XIXème siècle est le grand siècle de la peinture française, mais Rude n’a-t-il pas plus de vaillance que Delacroix ? Barye n’apporte-t-il pas comme un souvenir des étranges  animaliers du Tigre et de l’Euphrate, si Carpeaux, dans sa Danse adorable, unit les nymphes de Versailles aux vierges du Parthénon. Nous  avons souvent montré que, si la peinture française vaut par son habileté à peindre le réel, elle manque de ce mystère qui fait rayonner le nom de  Rembrandt. Nos grands décorateurs, et même Le Brun et Boucher n’atteignent pas aux fastes de Rubens. Nous connaissons la perfection avec Corot, mais nous touchons rarement aux cimes de l’esprit. Delacroix demeure plus grand que son œuvre. Mais la sculpture française a connu quelques étreintes de géants, celle de  Puget, celle de Rude, celle de Rodin. Rodin est un de ces génies qu’on ne peut supprimer, sans bouleverser l’aspect d’un pays. Supprimer Rodin : la France a peut-être, par Houdon et par Despiau, son Donatello, mais elle demeure incapable d’inventer les figures qui veillent sur le tombeau des Médicis.

 

  La plupart des sculpteurs qui comptent aujourd’hui, Maillol excepté, ont passé dans l’atelier de Rodin*,  mais tous le contrediront. Comme il ne mettait pas la main à ses marbres, il avait besoin de praticiens et Schnegg, Despiau, Bourdelle, Desbois, Rousaud, Drivier, Bernard, Halou, Dejean, Pompon ont travaillé pour lui. Hanté par l’exemple de Michel-Ange, impatient d’imposer à la pierre ses formes tourmentées, par lesquelles il exprimait les sentiments innombrables qui occupent le monde, Rodin rêva toute sa vie de coordonner, dans un seul monument, les splendides morceaux que marquait son génie. Mais Rodin ne put achever la Porte de l’Enfer. Rodin demeure un sculpteur de pathétiques morceaux, mais il lui manque le sens architectural qui ne fait pas défaut à Michel-Ange. Chaque œuvre conçue par le prophète de la Sixtine peut logiquement entrer dans un ensemble. Chaque œuvre de Rodin porte la marque d’une individualité profonde. Certes, il existe une parenté spirituelle, entre  l’éternelle Idole, le Baiser, le Penseur, l’Enfant Prodigue, le Portrait d’Ingres, l’Homme qui marche et le Saint Jean, mais chacun de ces personnages joue son rôle, isolément. Chacun des Bourgeois de Calais, dans le monument qui, pourtant, les réunit, remplit sa mission sans se soucier du voisin. De même, sur le plan plastique pur, l’erreur de Rodin consiste à  mettre en œuvre des formes d’une richesse admirable sans assez songer au volume. Et la recherche d’expression prévaut trop souvent chez lui sur la raison plastique.

  Seul, Bourdelle*, dans l’esprit, sinon dans la plastique, ne contredit pas la volonté de Rodin. Hélas ! Il a l’ambition de ce dieu, sans en pouvoir les miracles. Il découvre, avec la naïveté des romantiques, les images des cathédrales. Et c’est toute une littérature primaire qu’il sculpte dans la pierre. « Tu sculptes en patois, »  lui disait Rodin. Bourdelle qui était si fier de me rapporter un jour cette boutade du maître de Meudon, ne se doutait même pas de sa cruelle exactitude.

  Si on excepte le monument au général Alvear, dont la réminiscence est évidente, il faut convenir (le monument à Mickewicz  de la place de l’Alma le prouve) que Bourdelle était incapable de construire un monument.

  Tous les sculpteurs qui ont suivi Rodin, et dont certains s’étaient groupés autour de Lucien Schnegg*, je pense à Despiau Jeanne Poupelet, Halou, Cavaillon, Arnold, Wlerick, -- la bande à Schnegg, disait-on – se sont efforcés par réaction contre le maître de Meudon, de concevoir la sculpture comme un objet ayant sa fin en soi. Ce  rôle d’affranchissement fut rempli par Maillol dans la figure et par Despiau dans le portrait.

  Maillol* n’a peut-être pas, dans la découverte de la forme, ni dans la création de son monde, le génie de Rodin, mais Marcel Gimond a pu justement me  dire qu’il n’y a pas, dans toute l’histoire de  l’art, un plus grand inventeur de volumes. Il est le plus grand maître de l’ordonnance plastique, depuis Raphaël. Dans une œuvre comme « La Nuit » Maillol parvient à imaginer des volumes d’une richesse inégalée ; mais  si  émouvante que soit la découverte plastique, résultant de l’interprétation d’un avant-bras, d’un cou, chaque élan du génie vient se soumettre à la volonté générale qui conçoit la statue comme un objet dont tous les  éléments s’articulent, dont on ne pourrait changer une parcelle  sans en détruire l’équilibre ni la raison. Despiau, lui, semble dans un certain sens, poursuivre l’œuvre de Rodin. Il recherche, comme lui, l’acuité de la forme, mais il a compris qu’il ne faut pas créer la lumière. Remarquez que, malgré leur humanité, tout tend vers la géométrie dans les figures de Despiau. Ce souci d’une plastique rigoureuse ne l’empêche pas d’être, avec Houdon, un des meilleurs sculpteurs de figures de tous les temps.

  Ce rôle d’affranchissement de la sculpture a été poursuivi très heureusement par Marcel Gimond, qui s’est efforcé d’unir aux rythmes de Maillol le sens humain de Despiau. Gimond conçoit la statue comme  une œuvre architecturale, où l’artiste doit à la fois  imaginer le beau volume et concevoir leur disposition dans un ensemble rigoureux.

  Mais,  au lieu de rechercher une combinaison idéale, à l’aide d’éléments géométriques, à l’instar de Maillol, Gimond entend partir d’un modèle particulier auquel il n’inflige pas sa volonté. Les formes qu’il suscite tendent toutes vers la géométrie, mais vers une géométrie humaine, capable de signifier l’émotion.

*

Les meilleurs sculpteurs d’aujourd’hui, avec les variantes de leur individualité, travaillent dans le même sens. L’exquis Pompon*, mort en 1933 a créé  tout un peuple d’animaux, évitant tout ce qui est accidentel dans leur  silhouette, négligeant la fourrure et les plumes, attentif seulement à restituer la plénitude des volumes, à suggérer l’enchaînement des formes.

  Pierre Poisson* qui, dans le portrait est voisin de Despiau, a réalisé le seul monument aux morts qui honore la sculpture française, celui du Havre où, dans un geste magnifique, de ses ailes déployées, une victoire abrite le groupe de la vertu civique, et celui de la vertu guerrière. Poisson, qui a fait de grandes sculptures décoratives pour l’Ile-de-France est un des  rares plasticiens d’aujourd’hui, capable de se plier aux exigences des commandes. Sa Marianne, quoi qu’on en ait pensé, est un morceau de bravoure.

  Drivier* n’a cessé de s’écarter du romantisme qui, un temps le sollicita, pour des études sévères, des nus qui ont une vertu monumentale. Dejean* qui dut ses premiers succès à des figurines en terre cuite, sortes de tanagras modernes, abandonna ses réussites faciles, pour des recherches austères  dont «  La Maternité » et le « Torse de Femme » marquent l’aboutissement. Jeanne Poupelet*, morte en 1932, apportait dans ses nus une autorité masculine et ses animaux sont plus sculpturaux que ceux de Pompon. Wlerick* est l’auteur de beaux bustes et de portraits vivants. Il a le sens monumental. Arnold, apôtre passionné de la sculpture  se rattache par ses portraits à la tradition de Despiau. Pommier apporte dans ses plaquettes son sens décoratif, Halou, technicien accompli, a taillé dans le marbre des nus puissants et sa    « Condamnée », reste  son chef-d’œuvre.

  Auprès de ces aînés, toute une pléiade de jeunes artistes poursuit héroïquement les mêmes efforts. Les plus doués sont Paul Cornet, qui a abandonné le cubisme pour des œuvres dont l’émotion ne paralyse pas la vertu sculpturale :  Malfray, qui a le sens du monument. Papayre*,  amoureux de belles matières, sculpteur de chambre. Saupique qui a heureusement abandonné l’école ; Lacroix, maître de l’art difficile de la rétreinte du métal. Pimienta*, Belmondo, Dideron, Auricoste, Deluol, Raymond Martin, Longuet, Kretz, dont le « Pêcheur » est une œuvre charmante. Androusov, surtout, qui après avoir été sollicité par des figures gracieuses, modèle d’excellents portraits et des nus d’une magistrale harmonie. Les femmes font autour de ces modeleurs une ronde charmante. Anna Bass, qui a la grâce la plus aimable. Alalou, qui a du style. Berthe Martinie, de l’esprit.

  Tandis que tant de sculpteurs poursuivaient leur effort vers une plastique rigoureuse, Joseph Bernard*, qui est mort en 1931, accomplissait son œuvre séduisante. Il s’était essayé à la sculpture monumentale, dans le monument à Michel Servet, mais il était vite revenu à ces œuvres gracieuses dont la « jeune fille à la cruche » est le type accompli. Dans un ordre semblable, séduits par l’esprit du XVIIIème siècle, dont ils ont parfois l’agréable afféterie, ont travaillé : Albert Marque, dont on a pu dire qu’il était le Clodion de notre temps. Auguste Guénot,  sculpteur sur bois, Eugène Girault, Contesse, auteur de groupes harmonieux, Popineau, très influencé par Joseph Bernard.

  Le seul effort pour  rejoindre l’architecture aurait pu être tenté par les sculpteurs demeurés fidèles au cubisme. Mais leur effort n’a pas abouti puisque l’architecture cubiste supprimait le problème en renonçant à l’ornement. Les adeptes du cubisme furent Duchamp-Villon*, Henri Laurens*, seul sculpteur français préoccupé de recherches purement abstraites, Nadelmann, Lipchitz*, Archipenko, Brancusi, qui fait des œufs mieux que les poules elles-mêmes, Czaky, Chana-Orloff, auteur de portraits spirituels et Zadkine* dont l’œuvre hautaine et d’un grand style restera ; je pense à son Orphée, à ses Ménades. A ces artistes étrangers, groupés par l’école de Paris, mais  travaillant dans un sens différent, il faut ajouter le nom de Manolo*, l’ami de Picasso, qui sculpta des figures de paysans, Clara, déjà plus académique, Loutchansky et Gargallo*, dont les tôles découpées ont un effet dramatique extraordinaire. Je pense à son «  Christ en Croix »  et à son « Picador ». Un groupe se forma, un temps, sous le signe de la Douce France, qui organisa une véritable croisade en faveur de la taille directe et contre les modeleurs que ces adeptes appelaient des pétrisseurs de boue. A ce groupe, appartinrent Costa, l’auteur du monument aux morts de Pézenas et de la Rochelle, Hernandez* puissant animalier, Abbal, dont les reliefs déshonorent le monument aux morts de Toulouse, Dardé, dont «  le Faune » connut un succès sans lendemain. En vérité, les théories n’ont aucune valeur quand elles  ne sont pas servies par le génie. Les Grecs modelaient, Michel-Ange taillait le marbre et les sculptures les moins authentiques de ces dernières années sont dues aux  apôtres de la taille directe. Les moyens, en art, ont peu d’importance.

 La sculpture officielle a-t-elle chômé pendant ce temps ? Hélas, non. Comme le dit spirituellement Henri Martinié : « La sculpture officielle comme la tragédie se nourrit de catastrophes » et nul n’ignore que les catastrophes n’ont pas manqué depuis le début de ce siècle !

  Mais une réaction se fait sentir actuellement, et l’Exposition 1937 prouvera que nos sculpteurs indépendants sont capables d’exécuter, quand on les leur commande, les plus beaux monuments.

  Puisse la capitale de l’esprit opposer au flot montant des barbares les  seins puissants des baigneuses de Maillol et le sourire  éternel des visages de Despiau.

                                                                                            

                                                                                                                                                                                               Jacques GUENNE.

Les huit statues du parvis seront fondues sur les modèles de:

MM. Lucien BRASSEUR 1878-1960, Paul CORNET 1892-1977, Robert COUTURIER 1905-2008, Alexandre DESCATOIRE 1874-1949, Felix DESRUELLES 1865-1943, Marcel GIMOND 1894-1961, Paul NICLAUSSE 1879-1985, PRYAS 1895-1985